Dans l’attente du verdict, les esprits s’échauffent

L'actuelle route 335, située sur le tronçon où l'A19 est projetée.
Photo: Ville de Bois-des-Filion L'actuelle route 335, située sur le tronçon où l'A19 est projetée.

À coups d’expropriations et d’achats de lopins de terre, Québec fait miroiter depuis 1970 la possibilité de prolonger l’autoroute 19 pour lier la couronne nord à Laval. Alors qu’une évaluation écologique sera déposée sous peu, les prochaines semaines seront décisives pour ce projet de 8 km, chiffré à 600 millions de dollars, qui a ses partisans et ses détracteurs.

Certains le décrivent comme un gaspillage de fonds publics qui ne fera qu’accentuer l’utilisation de l’auto en solo par les « banlieusards ». D’autres répliquent que ce projet favorisera les transports collectifs, grâce à la création de voies réservées aux autobus. Une chose demeure sûre : le parachèvement de l’A-19 est loin de faire l’objet d’un consensus. C’est le gouvernement Couillard qui devra trancher. Et rapidement.

Après avoir tenu des audiences publiques sur l’A-19 tout au long de l’automne 2014, le Bureau des audiences publiques sur l’environnement (BAPE) doit remettre, d’ici le 14 janvier, son rapport au ministre de l’Environnement, David Heurtel. Celui-ci disposera de 60 jours pour indiquer s’il adhère aux recommandations. Puis arrivera mars, mois du budget, où Québec s’engagera formellement (ou non) à investir 600 millions pour ce projet autoroutier.

À l’heure actuelle, le ministère des Transports (MTQ) a détaillé devant le BAPE son projet d’autoroute pour lier l’A-640 à l’A-440, où il n’y a actuellement que la « petite » route 335 (une voie par direction), qui cause des embouteillages continuels entre Bois-des-Filion et Laval. Selon les plans déposés par le MTQ au BAPE, le tronçon de 8 km comprendrait deux voies dans chaque direction, ainsi qu’une voie réservée au transport collectif. De plus, une piste cyclable longera l’ensemble du projet, du côté est. Le vaste chantier implique aussi la construction de deux ponts et de deux échangeurs, des infrastructures qui ont sérieusement fait grimper la facture, à l’origine de 400 millions.

En attendant le verdict de Québec, le projet de parachèvement de l’A-19 attise les critiques, notamment des groupes écologistes, mais aussi des partis d’opposition au conseil municipal de Montréal. Ceux-ci craignent de voir un flot automobile encore plus important se déverser dans les rues de l’arrondissement Ahuntsic-Cartierville. Le « camp contre » prêche plutôt pour la mise sur pied d’un « boulevard urbain ». En revanche, le projet d’autoroute tel que présenté par Québec rallie l’ensemble des municipalités de la couronne nord ainsi que Laval et Montréal. Le Devoir a demandé à un partisan et à un détracteur de détailler leur position respective au sujet du futur parachèvement de l’autoroute 19.

Le camp «contre»

« On fait fausse route avec le projet de parachèvement actuel », lance Guy Garand, directeur général du Conseil régional de l’environnement de Laval. À ses yeux, le tronçon tel que proposé par Québec n’est pas une solution viable pour régler durablement les problèmes de congestion et de pollution atmosphérique. « Au contraire, une nouvelle autoroute va encourager l’utilisation de la voiture en solo », avance-t-il, ajoutant du même souffle que le parc automobile du Québec croît deux fois plus rapidement que la population. Celui qui a déposé un mémoire aux audiences publiques du BAPE pour défendre sa position précise que plusieurs groupes partagent la même vision, notamment la Direction de la santé publique, Vélo Québec, Vivre en ville, ainsi que les partis municipaux Projet Montréal et Un vrai changement pour Montréal.

À l’heure de l’austérité budgétaire, M. Garand explique que tous ces intervenants sont « consternés » de voir que Québec s’apprête à dépenser 600 millions de dollars pour un tronçon autoroutier de 8 km. Il faut plutôt, à son avis, privilégier la création d’un boulevard métropolitain « multifonctionnel », avec des feux de circulation synchronisés pour assurer la fluidité des transports en commun. Le boulevard pourrait aussi contenir une voie réservée au covoiturage, en plus d’une piste cyclable. « Ce type d’aménagement urbain existe à Vancouver, Boston, Portland… Nous sommes aussi capables de trouver des solutions innovantes pour motiver la population à quitter sa voiture », affirme-t-il.

Le transport en commun souffre d’une image « dégradante », observe M. Garand. « Trop de gens croient, faussement, que ces transports servent seulement aux moins nantis. » Il faut, à son avis, du courage politique pour aider à changer les mentalités et les comportements. « Je ne le vois pas, ce courage… car on ne veut pas déplaire à l’électorat, car dans trois ans on retourne en élections. Qui va se lever et dire aux riches propriétaires de Rosemère et de Fontainebleau qu’ils doivent eux aussi prendre le transport en commun ? Je ne le sais pas… », soupire-t-il.



Le camp «pour»

En 1972, la majorité du centre-ville de Bois-des-Filion a été exproprié. Plus de 80 maisons et 30 commerces ont disparu sous les pics des démolisseurs… en prévision de la construction de l’autoroute 19. Aujourd’hui encore, un immense terrain en friche trône au coeur de la petite ville, qui attend désespérément ce projet moult fois avorté. « On demande de parachever ce qui a été promis il y a 40 ans et ce pour quoi on a payé un lourd tribut », déclare Paul Larocque, maire de Bois-des-Filion.

Celui qui préside la Coalition pour le parachèvement de l’A-19 affirme que ce projet vise à régler un « problème de congestion régional, et non local ». Selon lui, la nouvelle autoroute permettra de décongestionner le carrefour des routes 344 et 335, sur lequel passent plus de 60 000 automobiles chaque jour.

Le maire Larocque, en poste depuis 21 ans, affirme qu’il s’agit avant tout d’offrir un service efficace de transport collectif. « S’il n’y a pas de transport en commun, nous n’en voulons pas de cette autoroute ! », lance-t-il. Il rappelle que les citoyens de cette région de la couronne nord n’ont aucune offre de transport en commun qui soit réellement intéressante. Les lignes d’autobus existantes sont prises dans des embouteillages monstres. « Il n’y a pas de voie réservée… Il n’y a qu’une seule voie actuellement sur la route 335. Les autobus sont pris dans le trafic et ils sont vides », dit-il.

Les opposants au projet affirment que l’ajout d’autoroutes ne fait que favoriser les déplacements individuels en voiture, créant ultimement plus de problèmes de congestion routière. « Il est vrai que le prolongement de l’A-19 est peut-être la bonne solution aujourd’hui et qu’elle ne le sera peut-être plus dans 30 ans. Sauf que, si nous bâtissons cette route, les gens auront au moins ce qu’ils n’ont pas aujourd’hui : l’option de prendre l’autobus de façon efficace », explique M. Larocque. Il ajoute que la création d’un stationnement incitatif, légèrement au nord de l’A-640, va, selon lui, convaincre des milliers de citoyens de prendre l’autobus qui les mènera en 19 minutes à la station de métro Montmorency.

Le parachèvement de l’A-19 en chiffres
700
Nombre de places dans un stationnement incitatif (construction prévue au nord de l’A-640)

2200
Nombre de passagers qui devraient prendre l’autobus aux heures de pointe, selon le MTQ

55 000
Nombre de véhicules par jour qui traversent actuellement le pont Papineau (emprise A-19)

 
4 commentaires
  • Guy Wera - Inscrit 5 janvier 2015 08 h 21

    plus d'Autoroutes ???

    je ne pense pas que notre system gouvernemental actuel est capable d'écouté et de penser autrement pour prendre de bonnes décisions. Il y as assez de place actuellement pour les véhicules de livraisons les autre (moi) on besoin de transport public et de voies cyclables plus direct. Rien de plus

  • Claude Kamps - Inscrit 5 janvier 2015 08 h 26

    Avec la toile il est impossible d'avoir un consensus

    Avec la toile il est impossible d'avoir un consensus

    Tout groupuscule peut devenir énorme avec un bon marketing et faire croire à un monstre de sagesse populaire.
    Tant qu'il y aura des voitures, qui en faisant du sur place polluent en masse, on aura a faciliter cette sorte de déplacement. En profiter pour faire des couloirs de transports en commun est une bonne solution, mais trop de gens travaillent en trop d'endroits différents pour le rendre vraiment pratique.
    Derrière cette saga, il y a les promoteurs immobiliers de Laval qui ne veulent pas faciliter l'accès a des terrains plus abordables qui ne font pas partie de la magouille de Laval où les prix sont bien trop élevés...

  • Jacques Morissette - Inscrit 5 janvier 2015 08 h 34

    Quand l'argent public devient argent privé, pour toutes sortes de raisons.

    Certains gouvernements ont le cordon de la bourse facile avec l'argent public s'il s'agit de faire du délestage de cet argent public dans le privé. Il n'en est pas de même pour payer les employés du gouvernement, sauf se c'est pour payer des cadres supérieurs ou certaines grosses corporations.

  • Marc Bédard - Inscrit 5 janvier 2015 10 h 14

    La structure urbaine à revoir

    Que va-t-il falloir pour que l'on cesse de considérer la voiture individuelle comme seule solution aux déplacements? Je ne suis pas sûr que le litre à 10$ puisse en venir à bout. L'esclavage envers la voiture est proportionnel à l'illusion de liberté qu'elle procure. L'endettement pour exprimer une façon d'envisager la liberté pour soi et seulement pour soi. Les gens qui sont au pouvoir n'ont pas grand' vision sociétal mais électorale. Le scénario courant de la prolongation des autoroutes en est un des années 50 et 60. C'est toute la structure de la raison des déplacements qu'il faut revoir. Ce n'est pas demain la veille que l'on va se pencher sur le fond.