Hymne à la lenteur du piéton

« Quand je traverse de grands boulevards, je me retrouve souvent en plein milieu quand le feu piéton tourne au rouge… Et pourtant je suis rapide et en bonne forme ! » explique Thérèse Desrochers, une dame vivant dans le quartier de Rosemont.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir « Quand je traverse de grands boulevards, je me retrouve souvent en plein milieu quand le feu piéton tourne au rouge… Et pourtant je suis rapide et en bonne forme ! » explique Thérèse Desrochers, une dame vivant dans le quartier de Rosemont.

Feux de circulation qui ne laissent pas le temps de traverser, voitures qui coupent les piétons au feu vert… Voilà des scénarios typiques qui posent la question de la place accordée aux piétons. Aux yeux de plusieurs, la gestion de la circulation privilégie avant tout l’automobile, et il est temps que les choses changent.

À coup de cannes et de marchettes, plusieurs dizaines de personnes, jeunes et vieilles, participeront cette semaine à la « Marche de la lenteur », au centre-ville de Montréal. L’idée est simple : rappeler aux élus que les piétons, de plus en plus âgés, souffrent d’un aménagement urbain inadéquat.

« Quand je traverse de grands boulevards, je me retrouve souvent en plein milieu quand le feu piéton tourne au rouge… Et pourtant je suis rapide et en bonne forme ! » lance Thérèse Desrochers, qui habite Rosemont. Cette retraitée de 75 ans participera à la marche organisée par la Table de concertation des aînés (TCAIM), qui a lieu ce jeudi après-midi devant la Maison du développement durable.

« La Ville doit faire un réel effort pour améliorer la mobilité des piétons. Je connais beaucoup de gens de mon âge qui sont tellement inquiets de traverser la rue qu’ils limitent au maximum leurs sorties. Est-ce le sort qu’on réserve au quart de la population ? », dit Mme Desrochers, qui rappelle que d’ici 2030, un Québécois sur quatre aura passé le cap des 65 ans.

Temps de traverse trop court

Le temps de traverse des piétons à Montréal, réglé en moyenne pour une personne se déplaçant à 1 mètre par seconde, est souvent beaucoup trop court, observe Marie-Josée Dupuis, chargée de projet en transport et mobilité à la TCAIM. « Une personne âgée se déplace environ à 0,8 mètre par seconde, ça peut représenter jusqu’à 15 secondes de plus sur certaines rues. C’est deux à trois fois plus ce que prévoit la majorité de feux ! », s’exclame-t-elle.

Les personnes âgées ne sont pas les seules à être incommodées par les courts temps de traverse et les aménagements inadéquats, rappelle Mme Dupuis. « Les enfants, les personnes blessées le temps de quelques mois, les gens à mobilité réduite… Ils peuvent tous bénéficier d’un aménagement plus adéquat. » Le nombre grandissant de « personnes au ralenti » doit servir de sonnette d’alarme aux décideurs politiques pour mettre en place une foule de mesures : réévaluation du temps de traverse, trottoirs élargis, abribus couverts, îlots de repos au milieu des terre-pleins des artères, rampes d’accès pour marchette, etc.

La ville intelligente mise à contribution

L’an dernier, 65 Québécois se déplaçant à pied sont morts lors d’une collusion avec un véhicule, et près de 3000 ont été blessés, parfois très sévèrement, rappellent les plus récents chiffres de la Société de l’assurance-automobile du Québec. Plus du tiers de ces accidents impliquant un piéton ont eu lieu à Montréal.

« Nous sommes conscients que la sécurité des piétons est un enjeu complexe et nous nous y attaquons », affirme Aref Salem, élu responsable des Transports à la Ville de Montréal. Ce dernier rappelle que dans son plan de transport, l’administration entend diminuer de 40 % les accidents corporels sur l’île. Comment y arriver ? Le réaménagement des artères est très important, répond M. Salem. « Avant, on sécurisait uniquement les intersections problématiques, sans prendre le temps de revoir l’artère plus globalement. Faut-il élargir les trottoirs, diminuer le nombre de voies, ajouter une piste cyclable, un terre-plein ? Voilà des questions que nous nous posons à chaque intervention », explique-t-il.

Les nouvelles technologies de la « ville intelligente » seront aussi mises à contribution, poursuit l’élu. Annoncé en grande pompe au début de l’automne, le Centre de gestion de mobilité urbaine (CGMU) vise notamment à surveiller le flot de voitures en temps réel et à gérer les feux de circulation à distance. « Le CGMU n’est pas là que pour assurer une bonne fluidité automobile, les caméras liées aux feux vont permettre de récolter des données sur les comportements des piétons, et au besoin, de changer le temps de traverse », avance M. Salem.

Les experts doutent

Pour l’expert en ingénierie du transport, Luis Miranda-Moreno, les technologies du CGMU n’aideront en rien à sécuriser les voies piétonnes. « Je doute sérieusement que des caméras orientées vers le trafic automobile permettent de collecter de réelles données sur les piétons… C’est un peu idéaliste », rétorque le professeur à l’Université McGill. Ce dernier estime que d’autres technologies pourraient davantage être priorisées par la Ville, notamment des « détecteurs de piétons ». Cette technologie, implantée sur quelques intersections de pistes cyclables à Montréal, mais à grande échelle à Vancouver, Ottawa et Portland, permet d’immobiliser le trafic pour laisser passer ceux à pied et à vélo.

Lorsqu’on favorise la fluidité et la sécurité des piétons, on nuit forcément à la circulation automobile, soutient Jean-François Bruneau, professeur en géomatique à l’Université de Sherbrooke. « Les dirigeants doivent faire un choix, soit l’auto est prioritaire, soit le piéton l’est », dit-il. À son avis, une première étape pour renverser la tendance serait d’augmenter considérablement la durée des feux de circulation exclusifs aux piétons.

« La majorité des feux ne laissent qu’une petite longueur d’avance aux piétons, puis les voitures sont autorisées en même temps à tourner, ça crée beaucoup de conflits. Le soir, surtout, c’est très dangereux », observe celui qui a participé a élaboré pour le ministère des Transports un « code de la rue », inspiré d’une demi-douzaine de pays européens réputés pour leur partage de la route harmonieux.

Si Montréal a beaucoup à apprendre des villes européennes, elle pourrait aussi s’inspirer de Québec, poursuit M. Bruneau, où le système de feux de circulation inclut des boutons d’appel de feux pour piéton.

L’aménagement avant la technologie

« Il faut arrêter la fixation sur les feux de circulation… Ils existent principalement pour assurer la fluidité des véhicules, ils ne régleront jamais réellement les problèmes de sécurité », lance Patrick Morency, médecin spécialiste à la Direction de santé publique de Montréal. Pour celui qui compile les données depuis des années sur les piétons montréalais, une chose est claire : la solution réside avant tout dans l’aménagement urbain, qu’il décrit comme la « seule véritable façon » de changer les comportements des usagers de la route.

À son avis, il arrive encore trop souvent que la Ville de Montréal ne profite pas d’une réfection d’artère pour la sécuriser. « Regardez l’avenue du Parc, réaménagée il y a deux ans à peine, ce n’est pas le scénario idéal pour les piétons », se désole-t-il.

Installer de larges saillies au coin des rues, ralentir la limite de vitesse, faire respecter le dégagement de cinq mètres obligatoire aux intersections, voilà autant de méthodes efficaces qui ne sont pas encore systématiquement appliquées, poursuit le Dr Morency. « Plus que tout, il faut réduire le volume automobile, ajoute-t-il, et lorsqu’on voit des projets comme le développement de l’autoroute 19, on se dit qu’il y a encore beaucoup de chemin à faire ». 

62 %
À Montréal, 62 % des piétons blessés et ayant bénéficié d’une intervention ambulancière entre 1999 et 2008 ont été heurtés dans des artères, selon la Direction de la santé publique de Montréal.
15 ans
Au Québec, environ le tiers des personnes de 15 ans et plus ont une incapacité : chez une personne sur dix, il s’agit d’une incapacité de niveau modéré ou grave, susceptible d’entraîner d’importantes répercussions dans la vie de tous les jours, selon l’Institut de la statistique du Québec.
8 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 26 octobre 2014 23 h 41

    Les piétons

    Le moyen le plus simple pour améliorer la sécurité des piétons est de verbaliser les automobilistes qui ne respectent pas le code de la route envers les piétons.
    Mais pour ce faire, les agents de la paix doivent sortir de leur douillette auto-patrouille pour déambuler à pied ou à bicyclette afin de prendre les fautifs sur le fait.
    En tant que "retraité actif", je marche souvent dans les rues de ma ville et je constate de nombreuses infractions de la part des automobilistes; ces infractions ne sont jamais, je dis bien jamais, sanctionnées.
    Alors, forcément, les accidents arrivent.
    Quant à l'aménagement urbain, l'automobile est reine et le piéton une nuisance, surtout s'il marche lentement.

  • Maryse Veilleux - Abonnée 27 octobre 2014 07 h 09

    Excellent texte...

    très belle réflexion... mais vu que l'automobile est directement liée au fait d'enrichir l'industrie pétrolière, il va falloir vraiment se mobiliser de façon très importante pour voir un réel changement.

  • Sylvain Patenaude - Abonné 27 octobre 2014 07 h 27

    Seulement aux feux de circulation, vraiment?

    Comme piétonne, je constate aussi que parfois le temps de traversée aux feux pourrait être améliorée. Mais la lecture de votre article me laisse perplexe.... quelle est la proportion des accidents à s'être produit aux intersections? Vous ne donnez pas de précision sur les accidents. Aucune mention sur le comportement des piétons qui souvent traversent n'importe où et peuvent occasionner des collisions, comme les vélos téméraires. Il est indéniable que le piéton est vulnérable mais peut-on analyser le dossier en mettant tous les aspects? La discipline et le civisme de tous les usagers de la route sont essentiels pour un meilleur partage.

  • Denis-Émile Giasson - Abonné 27 octobre 2014 07 h 41

    L'auto comme personne physique

    « Les dirigeants doivent faire un choix, soit l’auto est prioritaire, soit le piéton l’est »

    À moins que je ne me trompe, il n'y a pas d'automobile qui «décide» de quitter, sur un coup de tête, son stationnement. À date, donc depuis 70 ans, je n'ai jamais vu un véhicule routier «agir» sans être conduit par un humain... non plus que de vélos sans un bipède aux guidons.

    Si nous cessions de parler de «AUTO» et concentrer la réflexion sur «cyclistes» et «automobilistes» nous parlerions d'êtres humains raisonnables(!) et reverrions les faiblesses de la formation préalable puis continue des automobilistes et des cyclistes ... et des autres usagers de la route y compris les piétons. Et dire qu'un brillant haut fonctionnaire du MTQ ou de la SAAQ à convaincu un génial ministre de faire sauter, jusqu'à tout récemment, les cours obligatoires de conduite automobile, privant tous les usagers détenteurs de permis des éléments de formation touchant à la fois le Code de la route et les règles élémentaires de partage de la route.

    À cet égard je constate que depuis la disparition des «chaînes de trottoirs» aux untersections au feu rouge, les piétons s'aventurent de façon plus ou moins consciente dans la rue sans se préoccuper de la circulation pcq trop concentrés sur leur cellulaire, leur voisin de marche ou leur crainte de ne pas faire la traversée. Cet aménagement sans bordure n'a pas fait qu'éliminer un obstacle, il fit disparaître un obstacle pour les automobilistes, les cyclistes, les planchistes à roulettes, les patineurs à roues alignées et toute la panoplie de véhicules électriques qui roulent autant sur la chaussée que sur le trottoir espace réservé(???) aux piétons.

    Je me souviens de mes débuts comme cycliste: mon vélo devait être en ordre de route -pneus, dynamo, réflecteurs, etc- pour que le bon policier m'explique mes obligations et m'émette, au coût de 1,00$ 1950 soit 14,00$ 2014, la plaque annuelle que je devais installer sur le cadre du vélo. Responsabili

  • André Guay - Abonné 27 octobre 2014 08 h 40

    Question d'attitudes

    C'est l'attitude de certains (et ils sont nombreux) automobilistes face aux piétons qui est à changer. Quand on perçoit les piétons comme un obstacle à la sacro-sainte fluidité de la circulation automobile, on s'impatiente et on perd de vue (mais certain ne l'ont jamais eu) qu'il y a des personnes vulnénables, des être humains, qui partagent les voies de circulation: pas de sacs-gonflables, de pare-chocs et de centaines de kilo d'acier pour se protéger. Si notre glorieuse armée perdait 75 soldats à la guerre, on se scandaliserait; pourtant c'est le prix que les piétons paient annuellement à la circulation automobile. Ville intelligente vous dites?