Le chantier, un espace à investir plutôt qu’à fuir

Le projet majeur de transformation de Time Square, à New York, a lui aussi misé sur l'art public pour transformer les désagréments vécus par les citadins en attraction. Ici, des barrières de chantier de construction ont accueilli divers projets d'art urbain orchestrés par la Time Square Alliance.
Photo: Ville de Montréal Le projet majeur de transformation de Time Square, à New York, a lui aussi misé sur l'art public pour transformer les désagréments vécus par les citadins en attraction. Ici, des barrières de chantier de construction ont accueilli divers projets d'art urbain orchestrés par la Time Square Alliance.

Plutôt que de donner des sueurs froides aux commerçants et à l’administration municipale, le chantier majeur de réfection de la rue Sainte-Catherine doit être saisi au vol pour transformer le chaos appréhendé en occasion de créativité et d’échanges avec les citadins, ont soutenu mercredi divers experts réunis à Montréal.

Jeudi, ces spécialistes venus de France, d’Allemagne et d’ailleurs arpenteront la rue Sainte-Catherine, promise à une cure de rajeunissement de près de 95 millions d’ici 2018, pour faire part de leurs propositions à différents représentants municipaux.

Tous ces férus de design, d’urbanisme et d’architecture, réunis au colloque Quel chantier !, le design au secours des grands chantiers urbains, ont fait la preuve par mille mercredi que les plus périlleux travaux peuvent accoucher de lieux temporaires très agréables, convoités même, par les citoyens qui y transitent chaque jour.

« Le chantier, c’est le signe de la vitalité d’une ville ! Une ville qui n’a pas de chantier est une ville morte », affirme Jean-Pierre Grunfeld, consultant de la firme française Paysages possibles. Pour obtenir l’adhésion des citoyens aux grands branle-bas de combat, insiste-t-il, il faut porter autant d’attention au chantier lui-même qu’à la construction finale.

En Europe, plusieurs projets énormes ont réussi à transformer les cauchemars redoutés en rendez-vous, parfois insolites, avec la population.

Un ovni à Berlin

À Berlin, le plus vaste chantier culturel d’Allemagne, celui de la reconstruction de la place du Palais royal entamée en 2008, a misé sur l’occupation active des lieux par un pavillon temporaire. En attendant que s’achève la longue reconstruction du palais original à l’identique — rasé en 1950 —, des architectes y ont déposé un ovni lumineux, le Humboldt Box, qui sert de pavillon d’information sur le chantier, mais aussi de lieu d’exposition, d’animation culturelle et de projections. On peut y casser la croûte et embrasser du regard, au dernier étage, le chantier qui fourmille.

« Le choix de cette architecture moderne donne l’impression d’une immense sculpture. C’est même devenu un nouveau symbole de Berlin », soutient Annemike Banniza, architecte chez KSV architectes, responsable du projet.

Même scénario à Paris, où l’immense chantier de transformation des Halles, un des plus imposants projets de revitalisation urbaine en Europe, a fait de la continuité des activités et du dialogue avec les Parisiens sa priorité. On voulait éviter la répétition de l’électrochoc causé en 1971 par la destruction des anciennes halles marchandes, magnifiques structures industrielles rasées en dépit de l’opposition publique, puis remplacées sans consultation par une hideuse foire commerciale souterraine. « Il fallait faire ce projet “avec” les Parisiens et rendre le chantier tout du long visible et transparent, tant au propre qu’au figuré », explique Jean-Marc Fritz, architecte associé à ce vaste projet urbain.

Premier défi : reconstruire le coeur de Paris, tout en maintenant les activités de la gare de RER et du métro, fréquentés par 50 millions de passagers par an, pendant les sept ans que durera le chantier. Enveloppé sur 2,5 km d’une « peau » de couleur, dotée d’un graphisme et de messages clairs, le chantier informe le public et délimite des parcours garantissant la circulation fluide des piétons. À Nantes et Saint-Étienne, on a même permis à des citoyens de mettre la main aux travaux et d’être associés au réaménagement de certaines placettes.

Montrer plutôt que cacher

À New York, la réfection de la place de Times Square, qui battra son plein jusqu’en 2015, a misé sur plusieurs projets d’art urbain. Des barrières de sécurité et clôtures grillagées, déplacées chaque jour, servent de support à des oeuvres d’art contemporain. Des projets ont été lancés pour greffer des bancs, des comptoirs et même des jardinières aux milliers d’échafaudages qui parsèment les trottoirs de la ville.

À Séoul, l’artiste pop Choi Jeong-hwa transforme quant à lui les surfaces de divers chantiers en sculptures géantes en utilisant des matériaux de la rue. « La meilleure façon de gérer ce chaos est de créer un musée dans la rue », explique cet artiste, qui a habillé un immeuble en construction de 1000 portes récupérées de divers quartiers de la ville.

Bref, plutôt que de placarder la ville et de l’inonder de cônes orange, exposer le ventre de la bête semble être le nouveau mot d’ordre. Mais à quel coût, diront plusieurs ?

« Le design des chantiers, ce n’est pas qu’une question esthétique, insiste Marie-Josée Lacroix, chef d’équipe du Bureau de design de Montréal. Il y a un coût social à mal faire les chantiers. On n’a qu’à penser à l’impact sur l’activité commerciale, aux fermetures, puis aux pertes en taxes municipales. »

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