Les avions, une nuisance qui fait du bruit

Daniel Lalonde et Raymond Prince font partie du groupe citoyen Les pollués de Montréal-Trudeau.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Daniel Lalonde et Raymond Prince font partie du groupe citoyen Les pollués de Montréal-Trudeau.

Tandis que la Ville de Montréal entame une large consultation publique sur les moyens de favoriser l’accroissement des vols internationaux à l’aéroport Montréal-Trudeau, plusieurs élus et citoyens, déjà exaspérés par le bruit aérien, s’inquiètent de voir la situation dégénérer.

La société Aéroports de Montréal (ADM), qui dévoile ce lundi une étude sur l’état de l’industrie aérienne à Montréal, ne cache pas son désir d’offrir des vols directs vers l’Asie. « Ça fait des années qu’on travaille fort pour développer des liaisons avec Pékin », affirme Chantal Beaulieu, vice-présidente aux affaires publiques et communications d’ADM.

Animés par la même motivation, des dizaines de Montréalais d’origine chinoise se sont présentés à la salle du conseil municipal de l’hôtel de ville, lundi dernier, où se tenait la première journée de la consultation publique sur l’accroissement des vols internationaux. « Un lien direct Montréal-Pékin peut tout changer, beaucoup d’investisseurs chinois veulent venir ici, mais ils sont découragés par les multiples escales », a déclaré Jimmy Jia, président de l’Association des entrepreneurs chinois du Québec.

Les 11 élus municipaux présents l’écoutaient avec attention. « Je suis bien d’accord avec ce monsieur, il faut augmenter les vols, mais ça ne doit pas se faire au détriment des citoyens vivant sous le corridor aérien », a déclaré Pierre Gagnier, maire de l’arrondissement Ahuntsic-Cartierville.

M. Gagnier affirme que la pollution sonore affecte beaucoup ses concitoyens, qui sont nombreux à se sentir profondément agressés par les incessants va-et-vient des avions. Le maire de Saint-Laurent, Alan DeSousa, vit aussi cette problématique, son arrondissement étant situé encore plus près de la zone d’atterrissage des avions, tout comme les villes liées de Pointe-Claire et de Dorval.

« Le gros problème, c’est qu’ADM est une entreprise privée. Les élus ont beau se plaindre, ce ne sont pas eux qui prennent les décisions sur le trafic aérien », déplore Émilie Thuillier, conseillère municipale du district d’Ahuntsic. En effet, depuis 1992, le gouvernement fédéral a cédé les aéroports les plus achalandés du pays à des administrations privées sans but lucratif, dont ADM. Ne mâchant pas ses mots, Mme Thuillier décrit ADM comme une « société opaque » qui échappe à la loi d’accès à l’information et, de fait, contrôle « les données qu’elle partage avec la communauté ». « Il est vraiment difficile d’avoir l’heure juste, notamment sur le nombre de personnes réellement affectées par le bruit aérien », dit l’élue de Projet Montréal.

ADM réplique

« Les gens ne nous croient pas quand on leur montre les statistiques… Je trouve ça dommage, on fait tellement d’effort pour être transparents », rétorque la porte-parole d’ADM. En entrevue avec Le Devoir, Mme Beaulieu explique que la société aéroportuaire calcule « l’empreinte sonore » du trafic aérien à l’aide de capteurs de son disposés dans un quadrilatère défini comme « le plus vulnérable au bruit des avions », soit proche des pistes d’atterrissage. Les bruits captés aux stations de mesure ne dépassent qu’à certains endroits les 65 dB (A) (décibels pondérés pour l’oreille humaine), soit la norme fixée par Transports Canada, explique-t-elle.

Ainsi, selon les données récoltées par ADM, seules 3000 personnes seraient exposées à une réelle pollution sonore. Dans un rapport publié cet été, le Directeur de santé publique de Montréal stipulait que les citadins ne devraient jamais être exposés à des sons dépassant les 55 dB (A).

Comment ADM détermine-t-elle que seuls 3000 Montréalais souffrent du trafic aérien, alors qu’en 1995, elle en recensait 40 000 ? « Les nouveaux moteurs des avions sont plus silencieux et, depuis 2002, les vieux modèles, qui étaient très bruyants, n’ont plus le droit de se poser ici », répond Mme Beaulieu.

Les citoyens s’organisent

Le porte-parole du regroupement citoyen Les pollués de Montréal-Trudeau, Raymond Prince, peine à croire les chiffres et les explications d’ADM. « C’est absurde, nous sommes plus d’un million sur l’île, et vous allez me dire que seules 3000 personnes sont affectées par les avions ?  », s’exclame-t-il. Formé il y a un an, le regroupement s’est procuré des capteurs de son pour mesurer le bruit aérien dans « tous les arrondissements survolés par les transporteurs ». On en dénombre dans plusieurs lieux, dont Saint-Laurent, Ahuntsic, Saint-Michel et Ville Mont-Royal, où le maire Philippe Roy a notamment financé l’achat de capteurs de son.

Montrant l’écran qui affiche en temps réel les bruits captés, M. Prince montre qu’à plusieurs reprises, les 70 dB (A) sont dépassés. « Il y a beaucoup de va-et-vient vers la fin de soirée, c’est très difficile pour les gens qui veulent dormir avant minuit », relate-t-il. Il rappelle que l’ADM maintient un « couvre-feu symbolique » entre minuit et 7 h, et que la majorité des aéronefs n’ont pas le droit de voler durant cette période. « On voit bien avec les capteurs de son que plusieurs transporteurs ne respectent pas les règles et atterrissent en pleine nuit », déplore-t-il.

Dans plusieurs villes européennes, il existe pourtant de réels moratoires, avance M. Prince. « Un moratoire n’empêche pas le développement des aéroports. Je suis en faveur de favoriser l’essor économique de la ville, mais je suis convaincu qu’il y a moyen d’augmenter le nombre de vols tout en améliorant la qualité de vie des citoyens », dit-il. En ajoutant une « taxe sur le bruit », il serait possible de financer l’insonorisation des logements se trouvant sous le corridor aérien, cite-t-il en exemple. Il y aurait aussi moyen, selon lui, de rehausser les niveaux d’altitude des avions survolant le ciel montréalais.

Pour l’expert en gestion du transport, Jacques Roy, l’ADM doit revoir son attitude et son discours envers le public. « En refusant de partager des données objectives avec la communauté scientifique et médiatique, la société aéroportuaire ne nous donne pas le choix de douter de ses déclarations », dit-il. « Le discours d’ADM ne passe pas, ni auprès des citoyens ni auprès des élus », insiste le professeur à HEC Montréal. Même équipés de moteurs plus silencieux, les avions demeurent bruyants, poursuit-il, et il faudrait à son avis mandater une firme spécialisée en mesure du bruit pour savoir réellement combien de citoyens subissent le bruit des avions. « Mais cela implique une étroite collaboration de l’ADM, et plus que tout, des pressions politiques et publiques sur l’organisation », conclut-il.

Des mesures de mitigation du bruit

Aéroport Heathrow, Londres, Angleterre

Considéré comme l’un des aéroports les plus achalandés au monde, Heathrow a mis en place un moratoire strict pour empêcher les transporteurs d’atterrir la nuit. L’aéroport oblige les aéronefs à utiliser un système de descente particulier qui diminue de 30 % le bruit.

Aéroport international d’Auckland, Nouvelle-Zélande

L’aéroport doit verser l’équivalent de 200 000 $ dollars américains chaque année dans un Fonds destiné à la communauté riveraine qui est affectée par le bruit des avions.

Aéroport de Genève, Suisse

En plus d’avoir un moratoire pour les vols de nuit et une surtaxe sur le bruit, l’aéroport de Genève a créé un service de lutte contre le bruit où il a récemment été décidé que tous les logements dans les zones riveraines de l’aéroport seraient insonorisés.

Nombre de vols d’avions ayant atterri à l’aéroport Montréal-Trudeau ou en ayant décollé en 2013. Selon Aéroports de Montréal, seuls 7 % de ces vols ont lieu durant la nuit, soit en moyenne 42 vols chaque jour entre minuit et 7 h.

Aéroports de Montréal verse annuellement 40 millions en taxes foncières à la Ville de Montréal. Certains analystes estiment que la Ville devrait se servir d’une portion de cet argent pour financer l’insonorisation des logements situés sous le corridor aérien.

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Nombre de vols d’avions ayant atterri à l’aéroport Montréal-Trudeau ou en ayant décollé en 2013. Selon Aéroports de Montréal, seuls 7 % de ces vols ont lieu durant la nuit, soit en moyenne 42 vols chaque jour entre minuit et 7 h.

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Aéroports de Montréal verse annuellement 40 millions en taxes foncières à la Ville de Montréal. Certains analystes estiment que la Ville devrait se servir d’une portion de cet argent pour financer l’insonorisation des logements situés sous le corridor aérien.
2 commentaires
  • Jean Richard - Abonné 29 septembre 2014 08 h 28

    Lutte contre le bruit ? Il y a plus urgent

    J'habite sous un des couloirs d'approche de l'aéroport de Montréal, à environ une dizaine de kilomètres, et je dois avouer qu'en marchant sur les trottoirs, les bruits d'avion, même au décollage (par vent d'est) sont facilement couverts par les bruits de la rue – les camions surtout, mais aussi nombre de voitures modifiées ou de motos dépouillées de leur silencieux.

    Si la santé des gens nous tient à cœur, il serait sûrement plus urgent de s'attaquer aux bruits de proximité plutôt qu'à celui des avions (où d'énormes progrès ont été faits, ce qui n'est pas le cas des bruits routiers). Or, avez-vous déjà vu un agent de police dresser une contravention aux conducteurs de voitures bruyantes ou pire, à ceux qui klaxonnent furieusement sans raisons autre que d'exprimer leur mécontentement ou leur rage.

    On ne peut pas reculer les horloges. L'aéroport de Montréal aurait dû aller du côté de Mirabel. Mais où étaient tous ces plaignants quand on a tout déménagé à Dorval ? Et ces plaignants n'ont-ils pas voté pour ceux qui ont appuyé le déménagement à Dorval ?

  • Christiane Dupont - Abonnée 30 septembre 2014 11 h 21

    Je vous invite pour l'apéro!

    J'habite Ahuntsic, et je suis directement sous les avions quand ils passent pour se rendre à Dorval, et encore plus près d'eux quand l'envie leur prend de prendre un raccourci pour se rendre à Doval, et ça arrive, et plus souvent qu'on pense. Tard le soir, ça nous empêche de nous endormir, et la nuit, ça nous réveille. Les plaignants, comme vous écrivez, étaient bien là quand le fédéral a déménagé en catimini Mirabel vers Dorval. Les plaignants ont d'ailleurs fondé le groupe "Citoyens pour une qualité de vie", qui a fait un travail colossal, intenté deux batailles juridiques, et le reste. Voir : http://www.c-q-v.org/ Comme ADM était (et est toujours) à l'abri de toute critique, un OBNL de gens d'affaires, relevant de Transport Canada, imperméable à la Loi d'accès à l'information, et méprisant les citoyens, confiant seulement en ses méthodes de "transparence", et sans être imputable à qui que ce soit d'autre, c'était comme de se battre contre des moulins à vent. Donc, les plaignants sont toujours là. Ils ont fondé un autre groupe, Les Pollués de Montréal-Trudeau. Ils sont plus que jamais écoeurés et enragés d'entendre les avions à toute heure du jour et de la nuit. L'été, à l'heure de l'apéro, sur ma terrasse, on fait voeu de silence et on écoute, bien malgré nous, les avions qui passent au-dessus de nos têtes. Donc, j'étais bien ici, mais bien ignorante quand on a déménagé les vols de Mirabel à Dorval (un petit peu à la fois, pour ne pas faire trop de vagues), et je n'ai jamais voté pour ceux qui ont appuyé le déménagement à Dorval. D'ailleurs, qui sont-ils? Tout ça est fort opaque et nébuleux, à souhait.