Peut-on fabriquer un «quartier de l’innovation»?

San Francisco, place forte de la contestation sociale et de la contre-culture américaine, est aujourd’hui le lieu de la plus forte gentrification jamais observée.
Photo: Don Debold CC San Francisco, place forte de la contestation sociale et de la contre-culture américaine, est aujourd’hui le lieu de la plus forte gentrification jamais observée.

Le quartier de l’innovation de Montréal prend forme. Avec l’École de technologie supérieure et l’Université McGill en son épicentre, c’est tout un ensemble d’activités et d’acteurs liés à l’innovation, au transfert de connaissances à l’industrie, à la créativité et à l’entrepreneuriat qui prendront ou ont déjà pris leurs quartiers dans le secteur Griffintown. Montréal n’échappe pas à cette tendance observée dans de nombreuses villes et qui consiste à agglomérer à marche forcée les acteurs concernés. Mais au fond, cela a-t-il du sens ? Peut-on « fabriquer » un quartier consacré à l’innovation ?

 

Derrière cette initiative, il y a deux croyances.

 

La première concerne la proximité géographique, qui est perçue comme favorisant les interactions sociales puis l’innovation collective.

 

La seconde concerne la « sérendipité » (« Découverte par chance, ou sagacité, de résultats que l’on ne cherchait pas ») que l’on souhaite provoquer. Il s’agit de dire que les meilleures idées et par conséquent des innovations naissent des rencontres fortuites et des croisements audacieux. Ainsi, les promoteurs d’un « quartier de l’innovation » misent sur le principe voulant que, lorsque tous les acteurs d’une chaîne de valeur (universitaires, accélérateurs, entrepreneurs, laboratoires, fablabs, investisseurs, usagers, citoyens, etc.) seront co-localisés, il sera plus facile de faire des rencontres et de collaborer pour fabriquer de la nouveauté. Mieux, on s’attend à ce que la performance de ce collectif aggloméré soit bien supérieure à la somme des compétences individuelles et dispersées. En un mot, être dans le quartier de l’innovation permettra de décupler ses capacités individuelles d’innovation.

 

Tendance mondiale

 

Montréal n’est pas la seule à provoquer ces aménagements urbains. Un projet presque identique dans l’ambition et les moyens se développe outre-Atlantique, à Nantes, en France. Là-bas, c’est plus précisément un « quartier de la création » que l’on aménage. Cependant, les acteurs concernés sont les mêmes et le procédé est identique. […] Les retombées que l’on peut attendre d’un tel écosystème sont-elles à la hauteur des millions investis ?

 

Au dire des économistes, le succès, ici et de l’autre côté de l’Atlantique, n’est aucunement garanti. Trois raisons expliquent ce scepticisme. Premièrement, les meilleures innovations sont souvent le fruit du hasard, certes, mais proviennent surtout d’une recomposition de l’existant. C’est pour cela que l’histoire d’un territoire compte. Elle est presque essentielle à la multiplicité des recombinaisons possibles. En Europe, Berlin ou encore Londres sont des endroits très puissants du secteur Internet. Pouvait-il en être différemment tant l’innovation dans le secteur numérique est un mélange et un réagencement d’une multiplicité de compétences, de regards et d’inspirations ?

 

San Francisco, place forte de la contestation sociale et de la contre-culture américaine, a toujours eu ce profil, et cette attitude collective a toujours irrigué le comportement entrepreneurial. Mais la ville est aujourd’hui le lieu de la plus forte gentrification jamais observée. Ce qui l’a rendue puissante hier l’abîme aujourd’hui, et l’on fait presque table rase de quartiers anciens pour loger dans de luxueux condos les jeunes et riches talents de la Silicon Valley. Ce faisant, on détruit aussi la diversité si utile aux recombinaisons d’idées originales. Ainsi, le prix du foncier est une barrière à l’entrée, il attire une certaine catégorie de talent mais conduit souvent à de l’uniformité sociale et à un cosmopolitisme aseptisé.

 

Deuxièmement, les acteurs concernés par l’innovation, étudiants, artistes, ingénieurs, chercheurs, utilisateurs, vivent déjà quelque part. S’agissant de Montréal, cette géographique existe : c’est le territoire vécu par de jeunes compagnies artistiques ou technologiques qui peuvent trouver confortable d’évoluer dans le Mile-End, le Vieux-Montréal, etc. Souvent, face à l’injonction, elles n’ont d’autre choix que de se délocaliser dans le périmètre du nouveau « quartier ». Ces acteurs y seront-ils plus productifs, plus créatifs, plus innovants, alors que souvent ils n’y habiteront pas ? Nantes fonctionne de la sorte avec ses écoles d’architecture, des beaux-arts, une partie de son université, ses salles de concert, mais aussi avec son accélérateur, son fablab, etc. Le fablab de Montréal souhaitait-il vraiment quitter la proximité du parc Jarry pour aller dans Griffintown ?

 

Enfin, c’est souvent le politique qui est aux manettes. À Nantes ou à Montréal, c’est la même chose : un quartier de l’innovation ou de la création, cela se voit et cela peut se montrer. C’est une très bonne chose tant la communication compte dans la compétition des villes intelligentes. Mais trop souvent on pense avant tout à faire savoir que l’on existe plutôt que d’exister avant de le faire savoir. Alors, on commence par se fabriquer une histoire en convoquant le passé d’un ancien quartier ouvrier au passé glorieux — la Navale pour Nantes, la construction pour Montréal — et ensuite on construit du nouveau sur d’anciennes friches industrielles. Toutefois, note-t-on que les rues sont assez vides le soir venu ? Évidemment, il faut du temps, mais de façon fondamentale, la « sérendipité » ne se canalise pas.

 

Les coûts de tels projets sont considérables, les bénéfices sont beaucoup plus incertains. Les récentes avancées en économie géographique et de l’innovation montrent que le maillage fin et judicieux des acteurs dispersés est souvent plus efficace. Mais s’engager sur cette voie est beaucoup moins visible pour les électeurs à impressionner, beaucoup moins effrayant pour les villes concurrentes. C’est aussi beaucoup moins attrayant pour les promoteurs immobiliers.

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