Des plaques d’adresse en voie d’extinction

Les célèbres plaques d’adresse émaillées bleues qui ont distingué les rues de Montréal pendant près d’un siècle se font vieilles.
Photo: Jean-François Nadeau - Le Devoir Les célèbres plaques d’adresse émaillées bleues qui ont distingué les rues de Montréal pendant près d’un siècle se font vieilles.

Lettres blanches sur fond bleu, les plaques d’adresse émaillées de Montréal ont donné à la ville une allure et un style distincts que l’on a laissés s’effacer. La beauté bleue de ces plaques comme signature montréalaise pourrait-elle renaître ?

Professeur d’anglais à la retraite, Jim McGranaham s’est passionné pour les plaques d’adresse en acier émaillé qui distinguent encore bien des maisons de Montréal. À l’heure où le laisser-faire en cette matière a fini par imposer un aspect bigarré aux portes d’entrée, il s’est enthousiasmé pour ces traces du passé au point de vouloir les recréer.

 

Plusieurs des vieilles plaques d’adresse émaillées existent toujours. « Mais dans plusieurs cas, ces vieilles plaques sont aujourd’hui écaillées, parfois illisibles. Certains propriétaires les ont repeintes pour essayer de les sauver. Et c’est pire. » Les vieilles plaques émaillées sont jetées à la rue.

 

Jim McGranaham croit que ces plaques d’adresse constituent un élément visuel qui compte dans l’identité d’une ville. « Au Plateau Mont-Royal et dans d’autres quartiers, les maisons qui n’ont pas connu de rénovations trop importantes possèdent encore ces numéros caractéristiques. »


Ordre et beauté

 

Au début du XXe siècle, la numérotation des maisons faisait l’objet d’un embrouillamini et d’un désordre visuel assez peu avantageux pour se retrouver ou rehausser l’allure des habitations. « C’était devenu n’importe quoi, selon ce que j’ai trouvé dans les archives. Certains écrivaient leur numéro de porte sur un simple morceau de carton. Parfois, il n’y avait rien ou c’était juste écrit à la main. » Un peu comme aujourd’hui ? D’une porte d’entrée à l’autre, la constance tient désormais de l’inconstance absolue.

 

Quelle est la règle ? Depuis les fusions municipales, ce sont les arrondissements qui ont la responsabilité de veiller à ce que les adresses apparaissent sur les bâtiments. Dans l’arrondissement Ville-Marie par exemple, les chiffres doivent être d’au moins 77 mm de hauteur et de 10 mm de largeur, « sur fond contrastant ». La couleur, le style du caractère, l’allure générale ? Peu importe…

 

En 1905, Montréal avait opté pour une tout autre façon de se faire voir. Selon Mario Robert, archiviste principal à la Ville, la municipalité décide cette année-là de standardiser les plaques d’adresse pour que cesse le tout et n’importe quoi. On fait fabriquer d’abord 7500 plaques qui sont vendues, à compter de 1909, pour la somme de vingt sous chacune. Les fusions municipales et la renumérotation des rues entreprise dans les années 1920 encouragent la production d’autres plaques émaillées. Le prix est augmenté à 30 sous en 1944, puis à un dollar en 1948. La Ville se charge d’installer les plaques. En 1979, la vente de plaques d’adresse standardisées se poursuit toujours, note Le Devoir de l’époque. Elles sont vendues au prix de 10 $. Montréal dispose alors d’un stock de 15 000 plaques émaillées pour répondre à la demande. Aujourd’hui ? Plus rien.

 

Les numéros montréalais les plus courants ont été produits dans les années 1930 et 1940. Le fond bleu y est aussi caractéristique que la typographie utilisée. « On reconnaît les portes principales de l’époque comme on reconnaîtrait une porte parisienne », justement à cause de cette signature émaillée très particulière. « La plaque montréalaise possède des rebords courbés et le chiffre 4 est toujours un peu spécial. »

 

D’un quartier à l’autre, il existe aussi quelques variations mineures. Jim McGranaham s’est promené avec son appareil photo pour les documenter. « Dans Hochelaga-Maisonneuve, rue Joliette notamment, on trouve encore de vieilles plaques avec un 8 drôlement fait. Il est un peu incliné. Sur le boulevard Gouin, les numéros étaient réalisés sur un fond noir. »

 

On ne sait rien de celui ou ceux qui dessinèrent la typographie que Montréal afficha au devant de ses maisons. « Les plaques les plus courantes ont des chiffres avec des pointes très particulières à Montréal. Les 5 et les 3 sont très stylisés. C’est beau ! Et c’est unique. C’est dommage que ce soit perdu », estime Jim Mc Granaham.

 

Un effort individuel?

 

Alessandro Colizzi, directeur du département de l’École de design de l’Université du Québec à Montréal, trouve regrettable que cette pratique ait été abandonnée. « Ça n’aide pas à doter Montréal d’une identité que de voir du vinyle autocollant et n’importe quoi d’autre sur les devants des maisons. Déjà que l’urbanisme et l’architecture sont plutôt faibles, c’est dommage que ceux qui s’occupent de ça n’y voient pas matière à doter Montréal d’une identité. » Le professeur Colizzi rappelle qu’Amsterdam, Paris ou Londres, pour ne nommer que ces grandes villes, ont beaucoup profité de cette image unifiée offerte par les plaques d’adresse.

 

À défaut d’une politique publique à cet égard, faut-il compter sur les seuls efforts de chacun ? Pour ceux qui souhaitent valoriser ces traits caractéristiques de Montréal, il s’avère pratiquement impossible de trouver des répliques dans les quincailleries. Même en France, où l’usage de plaques émaillées est largement répandu, les fournisseurs sont devenus plus rares. « Je crois qu’il ne doit plus y avoir en France qu’une dizaine d’émailleries commerciales », explique depuis sa Normandie l’émailleur Pierre Opderbeck.

 

La famille Opderbeck exploite une émaillerie depuis 1840. Aujourd’hui installé à Caen, l’Émaillerie Normande offre depuis quelque temps des plaques d’adresse de type montréalais. « C’est Jim McGranaham qui nous a contactés pour que nous fassions des essais. Il nous a envoyé une plaque ancienne, puis nous a transmis des fichiers pour la typographie. » Fabriquées sur commande en quelques jours, elles coûtent environ une quarantaine de dollars une fois livrées.

 

Jusqu’ici, les ventes de ces plaques d’adresse émaillées façon Montréal ne sont pas bien nombreuses, observe Pierre Opderbeck. « Les gens ne comprennent pas forcément ce que ça peut avoir comme valeur en matière architecturale. Surtout, nous sommes loin du Québec : on ne nous connaît pas. »

5 commentaires
  • Denyse Côté - Inscrite 18 février 2014 06 h 40

    je veux rajeunir ma plaque d'adresse émaillée!

    pouvez-nous nous communiquer la façon de contacter l'Émaillerie Normande?

  • Christian Alacoque - Inscrit 18 février 2014 07 h 17

    Sont elles cachees?

    J'en ai recuperees quelque unes sur le devant des mes maisons. Pour eviter qu'elles se deteriorent encore plus(Ebrechees elles rouillent) je les ai placees a l'interieur.

    je me souviens avoir visiter un emailleur dans une proche banlieue d'Amsterdam.

    Votre article est excellent mais si vous donnez pas l'adresse de l ,emailleur comment voulez vous que les lecteurs qui vous ont compris puissent corriger la situation sur le devant de leur maisons! Mettez ca entre les mains d'un type comme celui de '' la quincaillerie du vieux Quebec'' vous allez voir qu'avec lui ca va etre facile d,en obtenir par courrier. Google it!

  • Hugo Lemay - Abonné 18 février 2014 07 h 54

    Ces nouvelles superflues

    Merci!
    Y'a que Le Devoir pour documenter et nous rapporter ces histoires qui ne changeront pas la face du monde, mais...

  • Alain Contant - Abonné 18 février 2014 12 h 13

    La plaque!

    Enfin! Vous exaucez un voeu vieux de trente ans. Ma maison a eu trois adresses: 241 (1864-1911), 783 (1911-1927) et 3533 (depuis 1927) et je cherchais une plaque. J'ai
    googlé l'entreprise et je viens de commander. Cher monsieur Nadeau, continuez à nous renseigner sur l'intangible, on adore!