Dans la jungle des villes

Dans ce film visuellement séduisant, le cinéaste danois Andreas M. Dalsgaard s’égare dans la jungle des villes pour mieux en révéler leur humanité, ou leur barbarie.
Photo: Métropole Films Dans ce film visuellement séduisant, le cinéaste danois Andreas M. Dalsgaard s’égare dans la jungle des villes pour mieux en révéler leur humanité, ou leur barbarie.

Si le cinéaste danois Andreas M. Dalsgaard (Afghan Muscles) avait entendu les déclarations du maire Régis Labeaume sur sa manière de régler les problèmes de congestion à Québec - élargir les axes routiers pour faire circuler plus de voitures -, il lui aurait sûrement proposé un visionnement privé de son dernier documentaire, The Human Scale.

 

Dans ce film visuellement séduisant et dont l’esthétique emprunte parfois au magnétisme des plaidoyers écolos de Godfrey Reggio (Koyaanisqatsi), Andreas M. Dalsgaard s’égare dans la jungle des villes pour mieux en révéler l’humanité, ou la barbarie. Il s’offre un véritable tour du monde urbain, et ne se contente pas de visiter des cités exemplaires ou capitales du chaos ; dans chacune d’elles, le cinéaste tente de comprendre leurs forces, leurs faiblesses, et surtout de quelle manière les citoyens s’inscrivent dans cette trame. Car d’ici 2050, 80 % de la population mondiale vivra sur le bitume : comment se déroulera la cohabitation ?

 

Pour répondre à cette question, il convie un compatriote, l’architecte danois Jan Gehl, celui qui a redonné aux piétons et aux cyclistes une place essentielle depuis les années 1960, sorte d’anti-Le Corbusier dont on dénonce au passage les idées de grandeur… et de hauteur. C’est d’abord en scrutant la place grandissante accordée aux voitures à Copenhague qu’il a réussi à dégager des solutions, et surtout de l’espace ! Dans cette ville, on compte maintenant 350 km de pistes cyclables ; oui, vous avez bien lu.

 

Suffit-il simplement de tasser les bagnoles et de placer quelques bacs à fleurs pour qu’une cité comme New York, Chongqing en Chine ou Dhaka au Bangladesh devienne un havre de paix ? L’Occident paye encore pour plus de 100 ans d’un amour fou à l’égard de l’automobile et les pays émergents embrassent ce modèle à vitesse grand V. Ralentir le rythme de ce développement anarchique, repenser la ville à échelle humaine - une hérésie pour les puissants promoteurs immobiliers -, tels sont les défis des urbanistes et des élus de ces villes gigantesques, étouffant trop souvent sous la fumée des tuyaux d’échappement.

 

The Human Scale ne cède jamais au fatalisme, épinglant au tableau d’honneur les réussites qui peuvent aisément s’exporter (placer des bancs et de la verdure au coeur de Times Square, fallait y penser), mais montrant aussi les résistances, nombreuses et occultes, quant aux changements. L’exemple de Christchurch en Nouvelle-Zélande est éclairant pour tous ceux impliqués de près dans la tragédie de Lac-Mégantic : en 2011, cette ville fut détruite par un puissant tremblement de terre, forçant une reconstruction complète. Par quoi commencer ? Les élus ont fait le pari d’écouter les citoyens avant les financiers. La suite des choses est éclairante sur les enjeux liés à l’architecture et à l’urbanisme, mais aussi, et surtout, à la démocratie. Comme quoi le visage de nos villes est aussi un reflet fidèle de leur gouvernance. En ne jurant que sur la sacro-sainte bagnole, on a ce que l’on mérite, comme le démontre brillamment Andreas M. Dalsgaard.

 

 

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