L’aménagement, un outil pour la renaissance

Le secteur Albert-Hudon, à la limite est de l’arrondissement, est le dernier à n’avoir pas été construit. L’administration actuelle nourrit de grandes ambitions pour ce terrain de quelque 60 acres, qui pourrait éventuellement désenclaver le secteur nord-est. Au fond, Laval.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le secteur Albert-Hudon, à la limite est de l’arrondissement, est le dernier à n’avoir pas été construit. L’administration actuelle nourrit de grandes ambitions pour ce terrain de quelque 60 acres, qui pourrait éventuellement désenclaver le secteur nord-est. Au fond, Laval.

Peu d’arrondissements à Montréal ont dû composer avec un héritage urbanistique aussi malaisé que Montréal-Nord. Sous la pression démographique des années 1960, ce village ouvrier sera recouvert en toute hâte d’édifices à logements par des promoteurs peu soucieux de la qualité de vie de ses locataires, devenant, dès les années 1970, un point de chute pour les immigrants pauvres.

 

« Au début des années 1960, on entendait encore des gens de Rosemont dire qu’ils partaient pour la fin de semaine dans leur chalet, à Montréal-Nord. » Lorsque l’on traverse l’arrondissement aujourd’hui, ces propos de Roger Lagacé, président de la Société de généalogie de Montréal-Nord, paraissent bien difficiles à croire : l’arrondissement semble littéralement tapissé d’asphalte, traversé par de grandes artères où alternent, de part et d’autre, les édifices à logements et les stationnements vides. Il est vrai que la décennie des années 1960 allait marquer un virage brutal dans l’histoire de la ville. Les promoteurs immobiliers, profitant du boom démographique que connaît alors Montréal, se lancent dans une construction tous azimuts d’édifices locatifs sans qu’aucun plan d’aménagement vienne y imposer une quelconque cohérence.

 

« On se dépêche de construire pour répondre à la pression de l’époque », raconte Hugues Chantal, directeur de l’urbanisme à l’arrondissement. « On n’a pas eu le temps de se projeter dans vingt, trente ans. La planification, ça n’existait pas beaucoup à cette époque-là. Et c’est aujourd’hui qu’on en voit les limites. »

 

Propice à la constitution de ghettos, Montréal-Nord est rapidement devenu un point de chute pour les nouveaux arrivants, un « arrondissement de locataires » dont les propriétaires résidaient le plus souvent à l’extérieur, à en croire M. Lagacé. « Ce sont ce que j’appelle des itinérants temporaires, des gens de passage, qui viennent ici deux ou trois ans, subissant leur destin plus qu’ils n’en sont maîtres, dit-il. Ça devient des secteurs où tu débarques parce que les loyers ne sont pas chers et que tu quittes aussitôt que ta situation économique s’améliore », explique quant à lui M. Chantal, qui rappelle que, encore aujourd’hui, près de 75 % des Nord-Montréalais sont des locataires.

 

Depuis maintenant quatre ans, l’administration du maire Gilles Deguire s’efforce de regagner le coeur des Nord-Montréalais, multipliant les interventions dans les parcs, les espaces publics, l’offre de services - le plus souvent avec une marge de manoeuvre bien réduite. « Que voulez-vous, Montréal-Nord est construit à 99,7 %, affirme M. Deguire. Faire du neuf avec du vieux, ce n’est pas facile, mais on est obligés de le faire. » Son objectif déclaré ? « Je veux ressusciter la fierté d’appartenir à un milieu où il fait bon vivre », répond-il sans hésitation.

 

L’îlot Pelletier, laboratoire de la réappropriation

 

Véritable cas d’école, l’îlot Pelletier - situé dans le cadran sud-est de l’intersection des boulevards Henri-Bourassa et Pie-IX - était encore reconnu, il y a sept ou huit ans, comme un repère de gangs de rue où la prostitution et le trafic de drogue étaient le lot quotidien de résidants qui n’attendaient, le plus souvent, que l’occasion de déménager ailleurs. Dans ces salles d’attente de la mobilité sociale, la salubrité des lieux s’en ressentait, ajoutant, par un triste cercle vicieux, à l’urgence de déguerpir au plus vite. Faute d’espaces publics, les habitants n’avaient guère l’occasion de se croiser, encore moins de partager. L’îlot Pelletier était bel et bien - à l’instar de tant d’autres secteurs déstructurés qui abritent des populations vulnérables - un lieu de passage, plutôt qu’un quartier habité.

 

Cinq ans après l’intervention concertée de la Société d’habitation populaire de l’est de Montréal (SHAPEM) et de l’organisme Paroles d’excluEs, force est d’admettre que les habitants de l’îlot se sont réapproprié leur milieu de vie. Partant d’abord de la trame structurante qu’est le logement social - le projet a commencé par la création de plus de 200 logements sociaux -, celui-ci s’est progressivement attaqué aux autres besoins des résidants : sécurité alimentaire, emploi, espaces publics, etc. Au coeur de l’îlot, l’ancien stationnement asphalté a été arraché pour faire place à une placette ombragée où foisonne même un luxuriant jardin communautaire. Les résidants s’entraident par l’entremise de L’Accorderie - un système d’échange de services - et ont développé un groupe d’achats pour lutter contre l’insécurité alimentaire qui sévit dans le secteur.

 

Pour Patrice Rodriguez, il n’y a pas 1000 solutions : il faut mobiliser les résidants. Ça veut dire d’abord un espace communautaire où les gens peuvent échanger et constater qu’ils partagent les mêmes besoins, les mêmes aspirations. « Aujourd’hui, on se gargarise du terme « consultation », mais on parle peu de mobilisation, explique-t-il. Ça veut dire nommer les problèmes fondamentaux que vivent les gens, qui sont structurels plutôt qu’individuels, et remonter vers des prises de position face aux paliers de pouvoir concernés : municipal, provincial, fédéral. » Ces problèmes de fond (pauvreté, exclusion, discrimination, chômage), une offre de services accrue peut bien les soulager, mais jamais les régler : ce sont les structures qu’il faut changer. Et cela déborde largement l’arrondissement.

 

Le modèle semble prendre, puisque Paroles d’excluEs est en voie de répéter l’expérience dans le secteur nord-est, aux prises avec des problèmes similaires. Il aura son local communautaire dans la rue Lapierre, tandis que la SHAPEM a procédé à l’acquisition de 121 logements sociaux, auxquels s’ajouteront 79 autres l’an prochain. À l’arrondissement, qui est partenaire du projet, on reconnaît les mérites de cette approche, en rupture avec les administrations précédentes. « L’élément clé, c’est le sentiment de se sentir chez soi, dit M. Chantal. Les gens interviennent et s’impliquent quand ils ont l’impression d’être chez eux. Si tu es juste de passage, tu ne t’intéresses pas à ce qui se passe. »

 

Montréal-Nord compte bien profiter du réaménagement du carrefour Henri-Bourassa - Pie-IX par la Ville de Montréal pour revitaliser le boulevard Pie-IX au complet, puisque la Ville prévoit d’y mener des travaux importants au cours des prochaines années. Plus près de nous, le Train de l’Est pourrait entrer en fonction à l’automne 2014 et contribuer à désenclaver l’arrondissement, soulageant ses axes routiers de quelque 5500 passagers aux heures de pointe. Sans compter que les deux gares de Montréal-Nord pourraient servir de leviers dans la revitalisation du secteur industriel, aujourd’hui délabré.

1 commentaire
  • Bernard Terreault - Abonné 10 août 2013 09 h 19

    Le non-dit

    L'article ne mentionnne même pas que cette ville a été menée pendant 30 ans par le même maire, qui était un pingre notoire pour qui la qualité de vie était une notion farfelue. Paver des rues, remplir au maximum les terrains de bâtiments, avec le moins de services et d'espaces verts possibles, étaient ses seules préoccupations. Résultat, pas de qualité de vie, pauvreté, criminalité.