Marcher dans la ville des trésors cachés

Joël Thibert et Alanah Heffez créent des ponts culturels entre les «Montréalais», même ceux qui ne se définissent pas comme tels.
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Joël Thibert et Alanah Heffez créent des ponts culturels entre les «Montréalais», même ceux qui ne se définissent pas comme tels.

Pour la troisième année, un groupe de passionnés s’apprête à traverser la grande région de Montréal à la marche. Un pèlerinage de 75 km en trois jours pour humer, palper et observer les trésors cachés de cette ville mal aimée. Voyage au-delà des nids-de-poule, des cônes orange et de la corruption.

En sortant d’une conférence d’experts sur l’avenir de Montréal, il y a deux ans, Alanah Heffez et Joël Thibert ont eu la même réaction : « C’était plate ! Ça manquait d’anecdotes, de vécu, d’odeurs. »


Passant de la parole aux actes, les deux amis ont décidé, sur un coup de tête, de traverser Montréal et ses banlieues à la marche. Pour mieux connaître la ville. Pour la sentir, la voir vivre, l’entendre, la toucher. Pour réfléchir sur l’aménagement de Montréal, ville qui s’est développée un peu n’importe comment, qui paraît toujours au bord du chaos, mais qui reste d’une douceur incomparable, dans le coeur de ses habitants…


« J’adore Montréal. C’est une ville facile d’approche, décomplexée, où le quétaine assumé côtoie la beauté, où il y a une sorte de tolérance de l’incongru, de la différence et de la marginalité », dit Joël Thibert, urbaniste amoureux de Montréal depuis sa naissance à Anjou, il y a 31 ans.


« La ville a été bâtie par les spéculateurs immobiliers, mais j’aime le côté organique de Montréal. La première qualité de Montréal, c’est ses espaces quotidiens, qui sont adoptés massivement par les Montréalais », renchérit Alanah Heffez, 32 ans, directrice des opérations à Fusion Jeunesse, un organisme qui lutte contre le décrochage scolaire. Passionnée d’urbanisme, elle collabore au site Spacing Montréal.


Des lieux en mutation


L’événement Walk the region/Marcher la région aura lieu cette fin de semaine, de samedi à lundi. Le groupe d’une cinquantaine de marcheurs - ou davantage, tout le monde est bienvenu - partira de L’Assomption, en banlieue nord-est de Montréal, et se rendra jusqu’au célèbre quartier Dix30, à Brossard, en passant par les quartiers centraux de Montréal.


Les yeux d’Alanah Heffez s’illuminent lorsqu’elle parle du parcours, qui traversera des lieux en mutation - sous la pression de promoteurs immobiliers, de l’étalement urbain ou du déclin de la religion catholique, notamment. La petite ville de L’Assomption, où s’ouvrira la marche, connaît ainsi une importante croissance démographique, à l’image des 82 municipalités de la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM). Tranquillement, la grande ville se rapproche des banlieues…


« Les banlieusards sont plus Montréalais qu’ils le pensent », dit Joël Thibert. L’inverse est aussi vrai. Les terres du magnifique Sanctuaire du Sacré-Coeur et de Saint-Padré-Pio, dans l’est de Montréal, où les marcheurs planteront leurs tentes, semblent tout droit sorties de la campagne profonde. Ce trésor caché, qui appartient à une communauté vieillissante, doit rester public. Il faut éviter à tout prix de le céder à des constructeurs de condos, comme ça arrive trop souvent aux édifices religieux, souligne Joël Thibert.


La marche se poursuivra sur de précieux terrains boisés de Montréal, qui sont justement tombés aux mains de promoteurs immobiliers : le Faubourg Contrecoeur (connu pour son scandale de corruption), aux limites d’Anjou, et le parc des Gorilles, dans Rosemont -La Petite-Patrie.


Après des détours par le Champ des possibles, projet de land art sur un terrain du Mile-End, par un atelier d’artistes du Mile-End, par le Vieux-Montréal et par la vénérable Saint-Lambert, le groupe traversera le secteur A de Brossard jusqu’au célèbre quartier Dix30. Quoi ? Le quartier Dix30, paradis du magasinage en char, au confluent de deux autoroutes, visité par des tripeux d’urbanisme ?


Alexandre Plante, jeune conseiller municipal de Brossard, marchera avec le groupe - oui, il est possible de marcher dans le quartier Dix30 sans y laisser sa peau - et expliquera sa vision pour l’avenir du secteur, visité par 12 millions de personnes chaque année : « Le reaménagement du quartier, dans cinq ou six ans, fera davantage de place aux transports en commun », dit-il. Un système de train léger doit relier le quartier Dix30 à la Gare centrale de Montréal, par le nouveau pont Champlain.


À l’assaut des clichés


En attendant, Joël Thibert et Alanah Heffez créent des ponts culturels entre les « Montréalais », même ceux qui ne se définissent pas comme tels. La traversée à pied de la réserve mohawk de Kahnawake est un de leurs plus beaux souvenirs. « Nous avons eu un accueil formidable par les aînés du village. Les gens étaient fiers de nous recevoir chez eux », raconte Alanah.


On est loin du cliché des « méchants Mohawks qui font de la contrebande ». L’événement Marcher la région est un peu ça, une machine à briser les clichés. Les « ruelles sales de Montréal » ? Les cours arrière sont plutôt d’extraordinaires îlots de verdure où fleurissent vignes et plants de tomate. Des « quartiers impersonnels où les gens se parlent peu » ? Les Montréalais habitent des quartiers à petite échelle où tout le monde se connaît. Laval, « banlieue tentaculaire balafrée d’affreuses autoroutes » ? Oui, mais aussi d’anciens villages le long de deux rivières, et même des fermes et des champs de fraises, dans l’est de l’île…


Loin des nids-de-poule, des cônes orange et des histoires de corruption, les marcheurs traverseront des lieux habités par des amoureux de leur ville, qui prennent soin de leur bout de trottoir et qui savent rester cool, comme de vrais Montréalais.

3 commentaires
  • Sylvain Auclair - Abonné 28 juin 2013 09 h 47

    Pourquoi en anglais?

    Il y a à peine 11% d'anglophones dans al région montréalaise (et les deux tiers affirment savoir le français). Pourquoi un nom en anglais, alors?

  • robert morin - Inscrit 28 juin 2013 10 h 23

    Réflexe de colonisé...

    Cette appellation «amaricaine» (Walk the Region) et sa traduction littérale minable (Marcher la région) sont des signes évidents d'une attitude de colonisé à la Elvis Gratton ou pire, un véritable symptôme de l'assimilation du français sous l'influence de l'anglais envahissant. Cette perte éventuelle d'une importante identité culturelle, soit la nôtre en tant que francophones d'Amérique du Nord, constitue un triste appauvrissement de la diversité culturelle, dont les impacts sont tout aussi déplorables que l'appauvrissement de la biodiversité sous l'influence de la monoculture. Dommage que les promoteurs d'un événement qui se veut aussi «branché» fassent preuve d'une telle insensibilité à une réalité pourtant très présente, actuelle et TRÈS «urbaine», comme ils se plaisent à le répéter...

  • Patrick Boulanger - Abonné 28 juin 2013 12 h 10

    !

    Parcourir Montréal à pied doit donner une perspective beaucoup plus riche de la ville que lorsqu'elle est parcouru en voiture, en vélo ou en transport en commum. Il me semble que c'est une bien belle initiative cette activité-là!