Faut-il réhabiliter le pigeon biset?

Des pigeons bisets au centre-ville de Montréal. S’ils ont leurs détracteurs, ils ont aussi de nombreux amis.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Des pigeons bisets au centre-ville de Montréal. S’ils ont leurs détracteurs, ils ont aussi de nombreux amis.

Ils sont nombreux à vivre de la charité publique, dans les rues de la ville et dans ses parcs, au gré des poignées de grain lancées à leur intention.

Plusieurs d’entre nous lèvent le nez sur cette communauté d’itinérants volatiles, gloussante et roucoulante. Mais peu savent que ce sont bien les humains qui ont importé les pigeons dans les villes, à des fins alimentaires, avant que cette espèce ne soit définitivement supplantée par le poulet dans la chaîne alimentaire des humains.


C’est ce que raconte le biologiste Luc-Alain Giraldeau, dans le cadre d’un atelier du Coeur des sciences de l’UQAM, qui porte sur l’écologie des pigeons en milieu urbain.


Domestiqués par les Égyptiens il y a plusieurs milliers d’années, les pigeons auraient fait leur apparition au Québec avec les premiers colons français et anglais. Ils étaient alors élevés pour leur chair, particulièrement tendre chez le pigeonneau. Les pigeons adultes, plus coriaces, se cuisinaient plus longuement mijotés. Au fil des siècles, ils s’adaptent à la proximité des hommes, dont ils ont désormais besoin pour vivre. Très fidèles à leur nid, ils le retrouveront même à des dizaines de kilomètres de distance, en se fiant à la position du soleil ou au champ magnétique terrestre. C’est d’ailleurs cet instinct qu’ont exploité les éleveurs de pigeons voyageurs, dont François Messier, qui vit en Montérégie, est l’un des derniers représentants au Québec. Récemment, un pigeon belge coursier s’est vendu à l’encan à un entrepreneur chinois au prix de 410 000 $! Mais abandonnés par les agriculteurs, au profit du poulet, plus rentable et plus facile à élever, les pigeons se sont généralement massivement retrouvés, littéralement, dans la rue…


Depuis, les pigeons n’ont pas bonne presse. Conspués pour leurs fientes et pour leur roucoulement jugés inopportuns en milieu urbain, décriés pour le dommage qu’ils font aux bâtiments, ils sont aussi craints pour les maladies potentielles qu’ils pourraient transmettre.


Pourtant, selon M. Giraldeau, les pigeons bisets, puisque c’est cette espèce que l’on trouve en ville, ne transportent pas plus de maladies que n’importe quel autre animal. En fait, ils en transmettraient moins que les perruches ou les perroquets que l’on trouve dans les animaleries par exemple. Leurs puces, s’ils en ont, ne se transmettent pas aux hommes. Les pigeons, comme d’autres animaux, peuvent cependant transmettre la salmonellose.

 

Amis des pigeons


Mais les pigeons ont aussi des amis qui les nourrissent en secret. Certains vont jusqu’à se promener en auto, les soirs d’hiver, avec de gros sacs de grains, pour assurer la survie de leurs volatiles chéris. Sans eux, les pigeons ne passeraient pas l’hiver. Ces amis sont cependant discrets, parce que nourrir les pigeons est illégal au Québec, comme il est d’ailleurs interdit de nourrir les écureuils, les goélands ou les chats errants.


Luc-Alain Giraldeau, aujourd’hui vice-recteur à la recherche à la faculté des sciences de l’UQAM, est un ami avoué des colombidés. Il a déjà d’ailleurs déjà sauvé deux pigeons bruns femelles de la dissection avant de les emmener chez lui. Au cours de la promenade qu’il propose au grand public, il explique comment le couple de pigeons est généralement monogame, la femelle pondant deux oeufs à la fois, parfois tous les mois et demi. Comment le pigeonneau est d’abord nourri d’un lait que ses parents, mâle et femelle, fabriquent dans leur jabot. Comment le reflet coloré qui décore leur gorge ne vient pas de la couleur des plumes, mais bien du reflet de la lumière sur elles. Au milieu du square Phillips, il examine les spécimens, détecte un unijambiste, et explique comment des pigeons ont abîmé leurs pattes sur les pics que l’on met sur les corniches pour s’en débarrasser. Au bout du compte, il emmène le groupe devant la magnifique rosace de l’église Saint-James, rue Sainte-Catherine, où plusieurs couples de pigeons ont fait leur nid. Lovés dans les replis de cette oeuvre d’art, comme dans les creux des falaises où ils nichaient il y a des millénaires, ils se trouvent à l’abri du vent.


Pour Daniel Durand, de la firme DFS, qui participait à la promenade et qui travaille à la réfection de bâtiments historiques, les pigeons sont aussi un problème. Au centre-ville, les propriétaires se plaignent de l’effet de leurs fientes sur les terrasses. D’autres craignent l’effet acide de ces fientes sur les vieilles pierres de leur demeure. Certains immeubles finissent aussi par être endommagés à force d’être récurés.


Ce qui amène Luc-Alain Giraldeau à se demander quelle est la place des animaux dans la ville, qui plus est celle des pigeons, qui ont été amenés ici par la volonté de l’homme. Il va jusqu’à les comparer aux itinérants, qu’on voudrait parfois voir changer de lieux, mais qui n’ont pas d’autres endroits où aller. Le mois dernier, l’artiste Chloé Roubert a d’ailleurs tenu un événement sur le thème de la réhabilitation des pigeons. À cette occasion, elle citait l’anthropologue Mary Douglas selon laquelle « dirt is a matter out of place (la saleté est quelque chose qui n’est pas au bon endroit) ».


Confrontée, comme toutes les grandes villes du monde, à la question de la prolifération des pigeons, la Ville de Paris a inauguré ses premiers pigeonniers contraceptifs. Nourris, blanchis, logés, les pigeons n’ont droit d’y pondre qu’une portée par année, au lieu de six ou sept. Les autres oeufs sont secoués manuellement jusqu’à ce que l’embryon meure. Si l’on n’espère pas se débarrasser ainsi des quelque 50 000 à 100 000 pigeons parisiens, on souhaite quand même assurer une certaine paix sociale entre les ennemis des pigeons et leurs défenseurs, dont les échanges sont là-bas, semble-t-il, parfois violents…

6 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 28 mai 2013 08 h 45

    Paris mais aussi ...

    Paris mais aussi, Québec ...
    Et peut-être même, si mes informations sont bonnes, un peu avant la Ville Lumière ?
    Ce qui reste tout de même à vérifier avant de l'affirmer définitivement.

    Tourlou !

  • Jean Richard - Abonné 28 mai 2013 09 h 48

    Piigeons et Plaza Saint-Hubert

    Qui dit pigeons dit Plaza Saint-Hubert. Les marquises de verre y sont particulièrement appréciées des oiseaux, en particulier la nuit, avec comme conséquence que les trottoirs ne sont pas toujours immaculés.

    Les pigeons nous donnent involontairement l'occasion d'observer deux comportements distincts chez les commerçants. Certains tiennent à ce que la devanture de leur commerce soit impeccable et ainsi, n'hésitent pas à nettoyer le trottoir devant leur façade. Ils n'attendent pas que la ville le fasse – car ils attendraient longtemps, le nettoyage des trottoirs étant visiblement assez bas dans la liste de priorité des tâches des cols bleus.

    Les pigeons nous donnent aussi l'occasion de se voir dans un miroir. Ainsi, quand on laisse tomber ses déchets derrière soi sans se préoccuper de ce qui va en résulter, on devient indésirable. Or, sur la Plaza Saint-Hubert, il y a des fientes de pigeons, c'est vrai, mais il y a aussi des déchets laissés par des humains qui les laissent tomber derrière eux sans se soucier que cette façon de faire peut rendre la vie désagréable aux autres.

  • Richard Chartier - Abonné 28 mai 2013 10 h 29

    Moi aussi...

    Comme M. Giraldeau, moi aussi je prends soin des pigeons, mais de manière discrète, ce n'est pas bien vu par les voisins. Pourtant, en prenant le temps de les observer, on apprend beaucoup de ces oiseaux très surprenants. Les gens sont trop pressés, pas intéressés par les pigeons ni les autres animaux qui nous entourent. On veut une ville propre, aseptisée, pas de moustiques, de mouches, de grenouilles, de crapauds, de moufettes, etc. Or, c'est ça la vie, la biodiversité ce n'est pas il me semble un mot creux ! Arrêtons d'être trop peureux des "bibites" et apprenons à les aimer au lieu de les exterminer !

  • Sylvain Auclair - Abonné 28 mai 2013 10 h 38

    Et si on le mangeait?

    On en aurait certainement moins. Celui de nos villes est-il encore comestible?

    • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 28 mai 2013 16 h 33

      Pas vraiment. C'est à vos risques et périls. Celui que l'on consomme, le pigeon d'élevage, est produit des dans des conditions rigoureuses. Le bizet de ville mérite son surnom de "rat volant" à cause des maladies, de la vermine qu'il transporte, dont le H1N1, et des dégâts qu'il cause. Il se nourrit de détritus. Sa chair est noire. Les Parisiens l'ont mangé lors de l'occupation de Paris en 1870. Il faut dire qu'ils ont mangé tout ce qu'ils trouvaient : rats, chiens, chats, oiseaux et même les animaux du zoo dont un éléphant et des chameaux... Vous auriez plus de chance avec le pigeon de campagne, qui était élevé autrefois en Nouvelle-France. Marguerite Bourgeois et plusieurs autres personnages possédaient des pigeonniers.

  • Philippe Hubert - Inscrit 29 mai 2013 00 h 31

    Ceux qui nourrissent les pigeonts

    Je ne comprends pas pourquoi des gens achètent une baguette de pain et l'émiette pour les pigeons.

    Est-ce que ça donne un sentiment de pouvoir comme si on était un parent qui nourrit sont enfant ou le sentiment d'être Dieu? Est-ce que c'est pour que les pigeons fassent leurs fiantes sur les voitures d'un quartier que l'on déteste? Est-ce que ces des gens qui croient qu'ils vont se réincarner en pigeon? Est-ce qu'on aime les pigeons parce qu'ils nous ressemble (cette personne est un pigeon = consommateur naïf qui va payer trop cher pour un produit ou un service)?

    Personnellement, je préfère les oiseaux qui mangent des insectes nuisibles, au moins eux, ils sont utiles.