Quand les designers repensent la région des Grands Lacs

Au milieu du pont habité reliant Windsor et Detroit, la firme RVTR a imaginé le siège du gouvernement de la mégarégion des Grands Lacs, pour « résister à la privatisation de l’espace public et à l’entrepreneuriat lucratif ».
Photo: Michel Brunelle Au milieu du pont habité reliant Windsor et Detroit, la firme RVTR a imaginé le siège du gouvernement de la mégarégion des Grands Lacs, pour « résister à la privatisation de l’espace public et à l’entrepreneuriat lucratif ».

Comment penser les infrastructures de demain dans une perspective respectueuse du développement durable ? La firme RVTR fait des Grands Lacs son terrain d’exploration urbanistico-écologique.

C’est du design à très, très grande échelle. Un vaste réseau d’infrastructures multifonctionnelles du XXIe siècle a été imaginé pour développer la mégarégion des Grands Lacs (MGL) de demain. Et aider à résoudre les crises environnementale, énergétique, voire urbaine et sociale en cours ou à venir. L’exposition Infra-/Eco-/Logi-/Urbanism au Centre de design de l’UQAM trace les grandes lignes de ce projet démesurément inspirant.


Signé par l’agence canadienne d’architecture expérimentale RVTR, le parcours synthétise les enjeux de mobilité humaine et marchande, d’offre de services et de production d’énergie propres à cette mégarégion.


À la lumière de ceux-ci, l’équipe de designers propose des réaménagements possibles de ce vaste territoire, dans un contexte de développement durable, où convergent l’urbanisme, l’architecture et l’architecture du paysage.


« Ils proposent une vision intégrée du développement, explique le chargé de projet du Centre de design, Georges Labrecque. Ils amènent à se questionner sur l’ensemble d’une région parce qu’on ne peut plus intervenir sur un élément ou un noyau sans avoir des impacts ailleurs. »


Avec le déclin des réserves de pétrole, la dépendance croissante aux énergies renouvelables remodèlera le paysage urbain et naturel, et affectera les activités humaines, estime l’équipe de RVTR. Or, la MGL offre un immense potentiel hydroélectrique, de biomasse et d’énergie solaire.


RVTR, qui a des bureaux des deux côtés de la frontière sur ce territoire, l’a autant choisi pour son potentiel économique que social, et prend en compte son passé industriel et son développement urbain polycentrique pour les régénérer.

 

Cartographies géospatiales


L’exposition prend la forme d’un territoire à découvrir : à partir d’une carte de la région dessinée au sol se dresse une série de panneaux graphiques associés aux principaux enjeux et centres urbains concernés, dont Montréal, Toronto, Chicago, Detroit, Pittsburgh et Buffalo. Les cartographies géospatiales illustrent par exemple le volume de marchandises qui circulent sur le réseau autoroutier, les noyaux ou « bassins » d’activités - sociales, économiques, énergétiques -, systèmes complexes et souvent interreliés. Les maquettes de trois projets d’infrastructures complètent le dédale.


« Derrière l’exposition, il y a tout un univers d’enquêtes statistiques à partir desquelles ils arrivent à établir, par des Datascape, des points névralgiques dans le territoire des Grands Lacs, explique à son tour le directeur du Centre de design, Börkur Bergmann. Ils ont choisi trois sites pour mettre en forme leur position vis-à-vis l’empreinte écologique, c’est-à-dire comment on peut agir dans le territoire à des endroits déjà exploités, mais sous-exploités. »


L’entrée, premier site imaginé par RVTR, est un immense centre culturel et de loisirs doublé d’une gare de train léger qui se déploie au-dessus d’un spaghetti de l’autoroute 401, en bordure de Toronto, près de l’aéroport Pearson. Cette autoroute est réputée être la plus achalandée en Amérique du Nord avec ses 420 000 véhicules qui y circulent quotidiennement. Un va-et-vient qui ne pourra que s’accentuer avec les prévisions de croissance démographiques de 30 % pour le sud de l’Ontario, d’ici 2030.


C’est une forme de « contre-exemple du Quartier Dix30 », indique M. Labrecque ; il occupe la même superficie, mais en régénérant une zone « perdue » sans nier son passé industriel. Cette acropole moderne abrite un stade, des patinoires et pistes olympiques, mais aussi des lieux pour accueillir les congrégations religieuses et des capteurs d’énergie. « Ce complexe est idéal pour recevoir des compétitions internationales, des rassemblements et des colloques », peut-on lire sur les panneaux explicatifs.

 

Pont habité


On trouve aussi La Traversée, projet d’un pont reliant Windsor et Détroit, bordé d’un parc d’éoliennes et d’une zone d’agriculture urbaine. Au milieu de ce pont habité, version XXIe siècle, s’érige l’édifice abritant le gouvernement de la mégarégion des Grands Lacs, dessiné à l’image du siège social des Nations unies, qui vise à « résister à la privatisation de l’espace public et à l’entrepreneuriat lucratif ».


« Ça peut sembler exagéré et farfelu, mais en fait, il s’agit d’étendre des structures déjà existantes [comme la Commission des Grands Lacs] à d’autres niveaux. C’est l’idée de déplacer le pouvoir à un niveau mégarégional. » Là aussi, les fonctions du lieu se multiplient : gare intermodale, halles de réunion, hôtel, complexe médical « à but non lucratif et extra juridictionnel ».


Troisième pôle, L’Échange, à Chicago, prend la forme d’un site linéaire aérien qui s’étend du lac Michigan au campus UIC et enjambe l’échangeur circulaire 194/190. Forum universitaire, complexe de commerce international d’eau douce, port de traversier se retrouvent ainsi interconnectés grâce à un train « à sustentation magnétique ».


L’exposition, en cours jusqu’au 17 avril et destinée à voyager, n’est que la pointe de l’iceberg de la vaste et fascinante recherche dans laquelle elle s’enracine, menée pendant trois ans avec des acteurs de tous horizons : économie, géographie, architecture, urbanisme, etc. La vision de RVTR repose sur des enjeux bien réels : la vétusté des infrastructures routières dans un contexte où l’État se serre la ceinture, l’étalement souvent anarchique des villes, la nécessaire collaboration des instances pour cesser de développer en vase clos. Mais elle se réclame aussi d’une forme d’utopie qu’elle estime qu’il est essentiel de réhabiliter chez les théoriciens et architectes de notre époque.


« Il y a une esthétique futuriste fondamentale, mais ce n’est pas seulement un plaisir esthétique, parce qu’elle s’appuie sur des volontés de responsabilité sociale et de réaménagement du territoire. » Double approche qui définit bien le travail de RVTR, fondée par Geoffrey Thün, Kathy Velikov et Colin Ripley en 2007, et qui oeuvre à la fois comme société d’architecture et cabinet de recherche. Preuve, aussi, que le design peut être engagé socialement.
 

Le choix du territoire


Plus vaste et populeuse des mégarégions d’Amérique du Nord, les Grands Lacs contrôle le cinquième de la réserve mondiale d’eau douce. Foyer d’universités axées sur la recherche, elle abrite 30 % des sièges sociaux des entreprises nord-américaines et 11 % de ceux des plus grandes compagnies du monde répertoriées par Forbes. Et elle voit plus de 900 millions de dollars de marchandises traverser la frontière canado-américaine chaque jour, soit le quart de ce commerce bilatéral.

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