Gérard Beaudet contre les éteignoirs

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	L’urbaniste et essayiste Gérard Beaudet</div>
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir
L’urbaniste et essayiste Gérard Beaudet

Urbaniste engagé dans le débat public depuis de nombreuses années, Gérard Beaudet a été choqué par « la réaction souvent primaire et méprisante - tant à l’égard des étudiants et des professeurs que des simples citoyens sympathiques à la cause étudiante - de plusieurs membres de [sa] génération [il a 58 ans] qui ont été en grand nombre les premiers de leurs familles respectives à fréquenter l’université ». Ce mépris réservé aux grévistes, considérés comme des enfants-rois opportunistes, a été le déclencheur de la réflexion que mène Beaudet dans Les dessous du printemps étudiant.

Comme son collègue Michel Seymour, Gérard Beaudet constate et déplore le « virage entrepreneurial de l’université ». L’essence même de cette institution est menacée, explique-t-il, quand la recherche prend le pas sur l’enseignement, alors que ces deux missions universitaires devraient se nourrir mutuellement, quand les objectifs de la recherche sont définis par les organismes subventionnaires et par les entreprises privées et quand l’université, soumise aux seules lois du marché, s’enferme dans une culture gestionnaire dominée par des administrateurs en quête de performance, alors que, « de tout temps, l’université s’est définie comme une communauté intellectuelle constituée de professeurs et d’étudiants mobilisés par la production et la transmission de savoirs ». Juste et nécessaire, cette critique de la marchandisation de l’université n’est toutefois pas nouvelle et est reprise ici dans des termes connus.

 

Un rapport ambivalent à l’éducation


L’originalité du propos de Beaudet est ailleurs. L’urbaniste, en effet, a reçu comme une gifle les propos méprisants réservés aux porteurs du carré rouge et il voit en eux « la manifestation d’un rapport extrêmement trouble et ambivalent à l’éducation ». Depuis la Révolution tranquille, constate-t-il, les Québécois ont procédé à un rattrapage scolaire certain, mais ils peinent encore à assumer la dimension collective de l’éducation.


Depuis 1960, donc, « nous aurions répondu avec enthousiasme et détermination à l’invitation de faire de l’accès au cégep et à l’université et de l’obtention de diplômes acquis dans des conditions très favorables l’instrument de réussite professionnelle et de promotion sociale individuelles, tout en refusant - en étant incapables ? - de faire de l’investissement collectif dans l’éducation, qui a justement rendu possible cette promotion, le terreau de la redéfinition du vivre ensemble à la faveur de débats aussi indispensables qu’inévitables ». Les Québécois, en d’autres termes, perçoivent maintenant l’éducation comme une « affaire de cheminements individuels guidés par l’intérêt personnel », mais restent sourds à l’idée d’un projet éducatif conçu comme un instrument de promotion et de libération collectives.


Ce blocage intellectuel expliquerait « la facilité avec laquelle les lucides sont parvenus à déjouer toute forme de résistance et à imposer, dans le monde de l’éducation supérieure, leur conception d’une société réduite à une collection d’individus dotés de droits de clients-consommateurs et d’une université affairiste obnubilée par l’accroissement de ses parts de marché ». On voit cette mentalité à l’oeuvre dans l’idée obsessive de « faire payer à ces clients-consommateurs, qui retirent individuellement les bénéfices de leur passage à l’université, une juste part ». Comme si l’éducation n’était qu’une affaire personnelle, comme si le principe de l’impôt progressif sur le revenu, un mode de financement collectif, ne pouvait être retenu puisqu’il ne correspond pas à la logique consommateur-payeur, dont le mode des droits de scolarité modulés ou différés est une vicieuse manifestation.


Un détour par l’histoire


Comment, cela étant, expliquer ce blocage intellectuel qui empêche les Québécois d’assumer la dimension collective du projet éducatif ? Pour ce faire, Beaudet propose un détour par l’histoire. Du début du XIXe siècle jusqu’au milieu du XXe, avec une exception pour les dix années qui précèdent la révolte des Patriotes, les Québécois, menés par une Église triomphante et contrôlante, ont résisté à l’imposition de l’école publique et de la fréquentation scolaire obligatoire, comme la « guerre des éteignoirs » des années 1840 en témoigne.


En 1960, un projet éducatif d’envergure se met en branle, mais la mentalité du passé, malgré l’illusion de la table rase, demeure et, note Beaudet, « l’école de la vie conserve son aura, d’autant qu’elle semble garante d’un enrichissement que laisse miroiter un mythe du Nord sans cesse réactualisé, ce que ne semblent pas en mesure de proposer plusieurs filières universitaires ». Dorénavant, et c’est nouveau, on considère aussi la possibilité d’aller à l’université, « mais pourvu que ça en vaille la peine, c’est-à-dire que ce soit payant » pour l’individu qui prend cette décision. « Quant à ce que la société peut retirer d’une éducation critique et citoyenne de ses jeunes, se désole Beaudet, est-ce vraiment pertinent - et surtout rentable - de s’en soucier ? »


Le rapport Parent, que Beaudet cite abondamment, visait plus haut en plaidant pour la gratuité scolaire et en affirmant que « lorsqu’un service public est reconnu d’intérêt général, il appartient à la collectivité qui en bénéficie dans son ensemble d’en assumer tous les frais, chacun de ses membres étant appelé à faire sa part, au moyen de l’impôt, selon sa capacité de payer et sans égard au bénéfice immédiat qu’il peut ou non en retirer ».


Gérard Beaudet, qui démontre aussi dans cet essai que les enjeux liés à l’aménagement du territoire souffrent du même déficit de considération collective, en appelle donc à une nouvelle révolution de la mentalité québécoise en matière scolaire, paradoxalement inspirée par le vieux rapport Parent et visant à achever une Révolution tranquille entachée par un retour du refoulé anti-intellectuel.

8 commentaires
  • Robert Bernier - Abonné 16 février 2013 10 h 36

    Pour en savoir plus ...

    Il est écrit: " quand les objectifs de la recherche sont définis par les organismes subventionnaires et par les entreprises privées ".

    Il serait intéressant de voir les résultats d'une enquête sérieuse menée auprès des principaux intéressés, soit les professeurs d'université ... et ce faculté par faculté.

    Ce qui est décrit est-il senti, vécu, comme une réalité? Ou est-ce une vision de l'esprit de l'urbaniste-sociologue?

    Une telle enquête a-t-elle déjà eu lieu? J'aimerais la voir. Si quelqu'un peut me renseigner, ce serait fort apprécié.

    Robert Bernier
    Mirabel

    • Mario Jodoin - Abonné 16 février 2013 17 h 50

      Je ne crois pas que des recherches exhaustives sur le sujet ont été faites (ce qui, de fait, serait une bonne idée), mais Normand Baillargeon en donne de nombreux exemples dans son livre «Je ne suis pas une PME».

      http://www.ruedeslibraires.com/livres/suis-pas-une

  • André Loiseau - Inscrit 16 février 2013 17 h 53

    L'oeuvre inachevée

    Belle démonstration de M. Beaudet qui nous démontre tout le travail qu'il restait à faire lors de la "révolution" tranquille. Il manque beaucoup de ces gens pour qui l'humanisme prime sur le gros capital. C'est tout un engagement.

  • Jacques Morissette - Abonné 17 février 2013 09 h 52

    Chacun se tient à l'abri, du bon côté de sa barricade idéologique.

    Ce qui est un peu navrant, c'est que souvent les gens qui ont une opinion toute faite d'un sujet ne s'arrête pas à lire l'opinion de ceux qui ont une façon de voir différente de la leur. C'est ainsi que chacun des camps finit par rester coincé à l'intérieur de sa barricade, pas très constructif pour la société.

  • France Marcotte - Abonnée 17 février 2013 10 h 12

    Vaste présent

    Fascinant de découvrir qu'il peut y avoir des traces du XIXe en soi.

    C'est le présent élargi à ses dimensions historiques, profondes.

    Pas trop de vestiges de la préhistoire j'espère...

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 17 février 2013 10 h 21

    Goulag intellectuel

    Le Québec est une sorte de Goulag intellectuel. Dès que quelqu'un sort du paradigme dominant, il est réduit au chômage ou à l'aide sociale, malheureusement à moins d'une force extraordinaire.