Le mouvement Les Arts et la Ville prend forme au milieu des années 1980

Réginald Harvey Collaboration spéciale
Phyllis Lambert fut la première coprésidente de Les Arts et la Ville en 1987.
Photo: Marie-Hélène Tremblay Phyllis Lambert fut la première coprésidente de Les Arts et la Ville en 1987.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Elles ont été les pionnières du mouvement et ont fait preuve d’un engagement tenace qui a servi à structurer et à consolider les bases de Les Arts et la Ville au moment de ses premiers pas. Plus tard, elles continueront de servir de différentes manières la cause du réseau mixte municipal et artistique. Phyllis Lambert et Hélène Stevens se souviennent.

La grande dame de l’architecture et de la vie urbaine, Phyllis Lambert, fut la première coprésidente de Les Arts et la Ville en 1987 ; elle est reconnue comme celle qui a donné forme à l’organisation et qui a joué le rôle de mécène pour la soutenir : « Elle a été une présidente extraordinaire, qui a énormément contribué à la structure de cet organisme-là au Québec ; c’est toute une tête et une femme brillante qui s’est montrée très généreuse », reconnaît celle qui l’a alors côtoyée de près, Hélène M. Stevens, qui possède sa propre entreprise et qui travaille dans le milieu des arts.


Mme Lambert porte ce regard sur l’époque où le réseau a vu le jour : « Il y avait plusieurs personnes qui s’occupaient des questions d’investissements dans le secteur des arts ; on se rencontrait et quelqu’un a eu l’idée de structurer un mouvement autour des propositions avancées. Ce fut comme pour Héritage Montréal : on se penchait tous autour d’une problématique et les gens qui s’y intéressaient se sont finalement regroupés. » Elle consacre maintenant son temps à plusieurs autres causes et porte ce regard sur le succès remporté par les personnes qui ont assuré le suivi : « C’est très bien de commencer quelque chose, mais, ce qui est encore mieux, c’est de voir que la relève prend les choses en main. »

 

Le cheminement d’un concept de départ


De son côté, Hélène Stevens prend la parole pour rendre un témoignage sur les premières années d’existence du mouvement ; elle participa à sa fondation, elle fut directrice associée de Les Arts et la Ville de 1987 à 1993, directrice générale de 1993 à 1996, et elle collabora par la suite à l’organisation des colloques annuels.


Quelle est l’origine du mouvement ? « En 1985, le maire de Toronto, Art Eggleton, a eu l’idée de créer un organisme bilingue qui réunirait les villes préoccupées par les deux cultures ; c’était là une idée. » Par la suite, les maires de Toronto et de Montréal, Jean Doré, à l’époque, auront l’occasion d’échanger sur ce concept à l’occasion du congrès de la Fédération canadienne des municipalités (FCM). Les mécènes Joan Chalmers, de Toronto, et Phyllis Lambert, de Montréal, sont saisies du dossier.


En juin 1986 paraît le rapport Bovey sur le financement des arts au Canada d’ici l’an 2000. Celui-ci prévoyait notamment que le désengagement des gouvernements supérieurs envers les arts et la culture augmenterait considérablement dans l’avenir et que ces gouvernements se délesteraient de leurs responsabilités dans ce domaine, qui échoueraient alors dans les mains des administrations municipales. Il suscite énormément d’intérêt et servira d’étincelle au cheminement du projet envisagé.

 

Les premières démarches et la séparation


Mme Stevens rapporte ce qui s’est passé : « Durant la même année, j’ai été approchée, avec mon collègue Gilles Marsolais, qui a été mon bras droit pendant mon mandat de dix ans, pour former un comité organisateur ; on est venu me chercher parce que ma force personnelle, c’est l’organisation, la logistique et le développement des idées. Je suis une femme de terrain et d’organisation. »


Elle poursuit : « Pour commencer, on a rencontré des gens de Montréal et de Toronto et chacune des grandes villes a accepté de nous accorder dix mille dollars aux fins du lancement de l’opération et afin d’organiser une réunion avec des villes intéressées. » La première rencontre eut lieu à Montréal, en septembre 1987, et elle figure comme date de naissance du mouvement ; il y fut convenu non officiellement que, lors de la réunion suivante, les participants seraient chargés d’élire un conseil d’administration, d’établir l’adhésion sur la base d’un cent par habitant et de réclamer des villes l’adoption d’une politique culturelle avant 1991. Ces engagements prendront, dans l’ensemble, forme à Toronto l’année suivante.


Mme Stevens rapporte les péripéties qui ont conduit à la première rencontre montréalaise : « On s’est mis sur la route et on est allé chercher sept villes au Québec. On vendait une salade qui n’existait pas vraiment, sauf à l’état de concept ; il fallait le faire accepter tout en ne sachant pas vraiment de quoi il aurait finalement l’air sur le terrain. C’était une période extraordinaire, parce que je trouve que les défis de ce genre-là sont fascinants. Gilles et moi, nous nous sommes d’abord rendus à Laval, où nous avons été très bien accueillis. » Ils obtiendront par la suite l’adhésion de Québec, de Chicoutimi, de Sherbrooke, de Trois-Rivières et d’Hull.


Une troisième rencontre opérationnelle sera tenue à Edmonton en 1989. Durant la même année, Ottawa et Sherbrooke se dotent des premières politiques culturelles ; Edmonton et Québec leur emboîtent rapidement le pas. Elle traduit l’humeur de l’époque : « Déjà, on voyait qu’il y avait beaucoup plus de dynamisme au Québec ; c’était plus vivant et on a mis sur pied, avec le conseil d’administration québécois, une série de réunions régionales d’une durée d’une journée dans des villes différentes ; pendant celles-ci, on abordait certains sujets dans une optique plus locale, ce qui a très bien fonctionné. »


Québec en tête


Le Québec se démarque alors du Canada par le nombre d’activités qui s’y déroulent : « Il y avait le colloque annuel pancanadien et toutes les cliniques qu’on tenait, de sorte que le réseau humain québécois était devenu très fort en 1990. Au Québec, on a alors eu une rencontre qui a été vraiment superbe, on a même travaillé sur l’intégration des arts aux programmes scolaires et on a lancé d’autres initiatives. »


Toujours pendant la même période, les échanges inter-cités prennent naissance, toujours au Québec : « On abordait des thèmes qui nous touchaient vraiment et il y avait une très grande distinction entre ce qui se passait ici et ailleurs. » Ces thématiques étaient moins susceptibles d’avoir une résonance dans le ROC : « Il était devenu d’une grande difficulté de maintenir le lien d’un océan à l’autre pour le Canada anglais. »


Et survint ce qui devait arriver. Le comédien Jean-Louis Roux accède à la présidence de Les Arts et la Ville. Hélène Stevens rapporte textuellement la proposition qu’il met de l’avant : « Il a suggéré que l’aile québécoise ait la mission de réaliser la souveraineté-association du Québec avec le reste du Canada, afin que le Québec puisse gérer ses propres affaires, percevoir ses propres cotisations et participer au mouvement canadien en tant que région distincte. » Ce projet d’indépendance sera réalisé en 1992.


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