Stationner gratuitement, comme si c'était un droit

Selon l’Union internationale des transports publics (UITP), une automobile reste immobilisée pendant 95 % de sa durée de vie.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Selon l’Union internationale des transports publics (UITP), une automobile reste immobilisée pendant 95 % de sa durée de vie.

Au volant de sa voiture, l'homo sapiens qui cherche une place de stationnement peut rapidement souffrir d'une altération de sa personnalité à mesure que sa patience s'étiole. Le stationnement peut s'avérer un outil redoutable pour dissuader les automobilistes d'utiliser leur voiture, bien qu'il puisse aussi les inciter à fuir vers les banlieues. Les décideurs devraient-ils s'en servir davantage pour lutter contre la congestion routière?

Lorsqu'en 2006, l'administration du maire Gérald Tremblay a fait passer de 2 à 3 $ l'heure le tarif des parcomètres, les commerçants ont poussé les hauts cris. Pour eux, cette hausse allait inévitablement repousser la clientèle en périphérie, là où le stationnement est abondant et gratuit.

Pour boucler son budget 2012, l'arrondissement du Plateau-Mont-Royal a doublé le coût de la vignette de stationnement pour les résidants. Même réaction outrée des citoyens: comment se fait-il que l'année dernière, il était facile de trouver un stationnement dans la rue (gratuitement de surcroît), alors qu'il en coûte désormais 140 $ pour une vignette? a demandé au maire Luc Ferrandez une citoyenne furieuse lors de la dernière assemblée du conseil d'arrondissement.

Professeur à l'Institut d'urbanisme de l'Université de Montréal, Paul Lewis ne s'étonne pas de la réaction des citoyens: «Il y a énormément de gens qui sont révoltés par ce genre de mesures de tarification. Ça peut être violent comme débat et très émotif. Certaines personnes considèrent qu'il est normal que le stationnement soit gratuit, comme si c'était un droit. C'est un peu comme si l'auto était notre extension à nous. J'exagère un peu, mais pas tant que ça. Les gens ne se plaignent pas beaucoup de l'essence à 1,30 $ le litre et, pourtant, ça nous revient pas mal plus cher que le stationnement.»

Au cours de sa carrière, Donald Shoup, professeur au Département d'urbanisme de l'Université de Californie, s'est beaucoup intéressé à la question des parcomètres. Il a d'ailleurs développé une théorie sur la tarification afin d'assurer un meilleur équilibre entre l'offre et la demande en stationnement en milieu urbain.

Source de stress, le stationnement peut transformer l'automobiliste en être irrationnel: «Je crois sincèrement que lorsque les humains pensent au stationnement, leur capacité mentale se réduit à leur cerveau reptilien: trouver de la nourriture, rituel et luttes territoriales, toutes des facultés qu'on peut lier au stationnement et qui sont attribuées à la partie la plus primitive de notre cerveau», a-t-il confié au Los Angeles Magazine l'an dernier.

Lutte contre la congestion routière

À l'heure où les villes se creusent la tête pour réduire la congestion automobile, le stationnement figure comme un outil négligé dans l'équation, estime Laurent Chevrot, directeur général adjoint de la Société de transport de Sherbrooke. «C'est très impopulaire d'intervenir sur les stationnements, car on joue sur la contrainte au lieu de jouer sur des mesures incitatives. Pourtant, le stationnement est souvent le point le plus fort pour prendre une décision sur le transfert modal vers le transport en commun», dit-il.

Plusieurs études ont démontré que lorsque le stationnement n'est pas assuré, de nombreux automobilistes renoncent à prendre leur voiture. Dans le cadre d'une enquête menée auprès de résidants de six villes françaises et suisses, 95 % des travailleurs de Berne interrogés ont affirmé qu'ils utiliseraient leur voiture s'ils savaient qu'à leur arrivée, un stationnement gratuit les attendait. En revanche, ils n'étaient plus que 13 % à dire la même chose si le stationnement n'était pas garanti et payant.

«Si les gens peuvent se garer devant leur lieu de travail sans payer, ils prendront leur voiture quoi qu'il arrive même si vous mettez un métro gratuit à toutes les minutes, explique M. Chevrot. À partir du moment où on n'accepte pas de mettre des contraintes au stationnement — ce qui est le cas dans une très grande partie du Québec —, on n'a aucun levier pour intervenir sur le transfert modal.» Mais pour qu'une telle mesure ait de l'effet, encore faut-il que les gens aient accès à une solution alternative en transport en commun, prend-il soin d'ajouter.

L'attachement des citoyens à leur voiture n'est pas l'apanage des Nord-Américains. «C'est vraiment universel. On nous dit souvent qu'on ne peut pas intervenir sur des questions de déplacements parce que les citoyens ne veulent pas et qu'ici, c'est le royaume de la voiture. Mais dans toutes les sociétés occidentales depuis 50 ans, c'est le royaume de la voiture», poursuit M. Chevrot.

Même les plus verts ont tendance à reculer. Ainsi, le promoteur SSQ, responsable de l'écoquartier Cité verte à Québec, annonce sur ses publicités que les nouvelles maisons de ville ont chacune deux espaces de stationnement! Invitée à justifier ce choix, Cité verte souligne que les propriétaires «sont libres d'avoir une seule voiture ou de ne pas en avoir». Mais si l'on offre la possibilité d'avoir plus d'un stationnement dans un quartier vert, est-ce parce que les consommateurs ne sont pas prêts à changer? «Non, pas du tout», répond le porte-parole Stéphane Dion. «Un des objectifs de ce projet-là, c'est de changer la perception qu'on peut avoir des déplacements. C'est pour ça que le projet a été conçu pour limiter les déplacements», dit-il avant d'ajouter que «évidemment, c'est quelque chose qui peut prendre un certain temps».

La Ville de Québec, elle aussi, a fait des concessions sur les stationnements dans son propre projet d'écoquartier. Les premiers habitants du futur quartier D'Estimauville — des fonctionnaires fédéraux — ont manifesté tellement de grogne par rapport au nombre limité de stationnements que la Ville a finalement dû s'incliner et augmenter leur nombre.

Selon l'Union internationale des transports publics (UITP), une automobile reste immobilisée pendant 95 % de sa durée de vie. La propension des villes partout dans le monde à accommoder les automobilistes en aménageant toujours davantage de stationnements a conduit celles-ci à sacrifier d'importants espaces au détriment de milieux urbains conviviaux. Lorsque garée, chaque voiture accapare entre 15 et 30 mètres carrés de surface. Plusieurs villes en Europe et aux États-Unis, comme Copenhague ou New York, ont réduit le nombre de cases de stationnement sur rue pour élargir les trottoirs ou aménager des pistes cyclables et des voies réservées pour autobus.

Dans son plan de mobilité de 2010, la Ville de Québec s'est engagée à revoir ses normes en matière de stationnement, mais la nouvelle politique se fait toujours attendre. Dans le cas de la Ville de Montréal, des engagements similaires remontent au plan de transport de 2008. La Ville reconnaissait alors que le stationnement constituait un «atout majeur» dans le cadre d'une stratégie de gestion des déplacements. Bien que plusieurs grands principes aient été appliqués au fil des dernières années, dont une plus grande souplesse quant au nombre de cases de stationnement requis dans les immeubles neufs, la politique n'a toujours pas vu le jour.

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Avec la collaboration d'Isabelle Porter
11 commentaires
  • christian alacoque - Inscrit 18 février 2012 08 h 56

    Cerveaux et comportements.

    Quand quelqu'un repond a un sondage, il n'utilise pas son cerveau reptilien, c,est seulement au volant de sa voiture qu'il est `reptilien``.Alors le californien peu alle se rabiller:Sondage bidon.
    Cependant soyont realistes: Quand on tourne et retopurne en cherchant un stationnement, quand on est pris dans un bouchons parceque 2 taxis s,arretent au milieu de la rue, quand les camions de livraison vident leur marchandise sans stationner:C<est la couche d<ozone qui en prend un coup aussi!i. Vous dites que la voiture prend de la place:Pourquoi pas:Peu de gens disent que leur voiture est laide, a leurs yeux elle est aussi belle que leur maison urbaine si c,est pas plus.. Oui c,est ingerable, irreconciliable parceque nous devenons trop nombreux, mais il y a deux poids deux mesures. Et sachons une chose::3 places de stationnement obligatoires par habitation raporteraint plus en taxes foncieres que ces stupides parcometres. Christian Alacoque

  • Bertolucci - Inscrit 18 février 2012 09 h 37

    Prix à payer pour le mode de vie "automobile"

    Les automobilistes s'attendent à bénéficier gratuitement des infrastructures que nous construisons et entretenons à grands frais. Or, il faut que cela change. Le mode de vie "tout automobile" est une abération absolument intenable qui mène à la catastrophe s'il est adopté par l'ensemble de la population mondiale.

    Il est essentiel de faire payer aux automobilistes, en particulier ceux qui passent de la banlieue à la ville chaque matin, les vrais coûts de leur de leiur mode de vie. Et ces coûts, qui incluent la pollution et l'affectation de la santé humaine, sont élevés. Des péages sur tous les ponts ainsi que des taxes sur tous les espaces de stationnement devraient être implantés. Les banlieues de Montréal devraient être mises à contribution (hausse significative de la contribution actuelle) pour payer le développement et l'eentretien du réseau de transport en commun.

    Pierre Montminy

  • Fernand Trudel - Inscrit 18 février 2012 11 h 13

    C'est pas un droit mais une né.cessité

    C'est pas un droit mais une né.cessité car l'auttomobiliste est ce cochon de payeur qui expie toutes les fautes du monde.

    Quand on pense que 40% du prix de l'essence est formé de taxes y compris la TPS et la TVQ.

    Je me demande si les vélos qui font valoir leur droit en ont plus que les automobilistes qui en payent le prix. Le vélo n'est pas plus un droit que ceux de l'automoibiliste. Onr on lui accorde beaucoup trop d'o=importance et de privilège au nom du mythe verdoyant qui passe aux autres la facture...

  • Daniel Guay - Inscrit 18 février 2012 12 h 33

    Bertolluci

    Vous ne vivez sûrement pas sur la planète Québec. Depuis des décennies que les automobilistes sont surtaxés et surfacturés alors que tout cet argent est transféré je ne sais ou mais très peu de services en retour. Si demain matin il n'y avait plus d'automobiles l'économie chuterait d'au moins 30%, et croyez bien que le transport collectif serait encore et toujours déficitaire puisque géré par des fonctionnaires. D'ailleurs comment expliquer que les plus grands promoteurs du transport collectif ne l'utilisent pas, en plus d'avoir soit voiture et chauffeur fournis (incluant stationnement ) soit allocation de véhicule: président de l'AMT, des sociétés de transports et maires?

    Non je n'habite pas Montréal, oui Montréal fait tout pour me décourager de m'y rendre et y effectuer des achats et oui même si j'évite Montréal je paies quand même puisque ultra subventionné par tous les Québecois.

  • Jean-Marc Chevalier - Abonné 18 février 2012 14 h 30

    Est-ce que les taxes et les tarifs couvrent leurs frais.

    On lit souvent des intervenants qui affirment que les automobilistes payent plus que leur part en frais et taxes, mais je n'ai jamais lu de chiffres qui me permettent de conclure à ce sujet. Ce serait bien que les journalistes se penchent plus souvent sur la question afin qu'on puisse répondre à cette prétention au sujet de laquelle j'ai un doute.

    Je lis ici un texte qui étaye l'opinion contraire. Cette opinion non plus ne donne pas de références, mais si c'est vrai, à revenu égal, c'est tout le monde paye pour permettre aux automobiles de rouler:

    http://transportsviables.org/blogue/archives-chron

    - Jean-Marc Chevalier