Urbanisme - Les «pierres parlantes» de notre histoire

L’arrondissement historique du Vieux-Québec est un périmètre inscrit sur la liste du patrimoine de l’humanité de l’UNESCO.
Photo: Yan Doublet - Le Devoir L’arrondissement historique du Vieux-Québec est un périmètre inscrit sur la liste du patrimoine de l’humanité de l’UNESCO.

Ces dernières années, la ville de Québec aura connu des démolitions abusives et totalement insensibles au milieu urbain qui a pourtant fait sa réputation. Sur la Grande Allée, la destruction du monastère des Dominicains, une évocation de la vie monastique, et de la chapelle des sœurs Franciscaines, témoignage de notre diversité culturelle, aura été la première catastrophe.

Après l'anéantissement de ce patrimoine, l'ère de la densification gonflée a débuté. Déjà, le visage de Québec, ville de charme à «l'échelle humaine», disait-on, et c'était vrai, se boursoufle ça et là. Deuxième catastrophe. La banalité s'installe avec la démesure. Cela est contraire à l'esprit de notre ville dont la personnalité émane de sa qualité urbaine et de son aménité. L'agrandissement du Musée national, dans la forme qui lui est donnée, nuit déjà à la survie d'un arbre remarquable, l'orme bicentenaire des Dominicains. Les condos empilés sur les ruines de la chapelle somptueuse des Franciscaines sont un reproche constant au ministère de la Culture et à la Ville pour ce laisser-aller.

Déficit patrimonial

Ne devait-on pas savoir que la Grande Allée a été l'artère la plus élégante du Canada? Ne fallait-il pas lui conserver son titre? Avant la perte des monuments, nous étions dans une logique de l'esthétique urbaine propre à Québec. On n'y est plus! Les abus commis par inconscience ou incompétence signifient que l'ordinaire vulgaire prend le pas sur l'harmonie de sites auparavant ordonnés et enchanteurs. Les tours et le dôme immense fleurissant la toiture de la chapelle des Franciscaines ont disparu de la perspective visuelle de la Grande Allée.

L'église Saint-Coeur-de-Marie subira-t-elle le même sort? Et la maison Pollack? Le patrimoine de la capitale est en déficit. Son capital identitaire, aussi. Ses atouts touristiques sont gravement atteints. Autrement dit, la capitale construite avec le sens de la grandeur civique se déconstruit au profit de constructions anonymes qui en feront une «ville générique». En niant sa personnalité, Québec deviendra une ville comme bien d'autres.

Ces catastrophes nous font penser à la langue française qui se démaille, miroir du patrimoine qui s'amenuise, des boisés urbains rasés, des arbres bicentenaires en instance de disparaître, des milieux humides qui rétrécissent, jusqu'aux rivières harnachées et bétonnées. Un état d'esprit qui est d'actualité. Voyons l'arrondissement historique de Sillery, dont le gouvernement du Québec est responsable. Il a été placé par Héritage Canada sur la liste honteuse des sites historiques les plus menacés du Canada. Cette situation présage-t-elle pour demain un désaveu à l'endroit de l'arrondissement historique du Vieux-Québec?

Un peu d'histoire récente


L'Hôtel-Dieu de Québec doit subir des transformations pour s'adapter aux nouveaux besoins. L'établissement hospitalier est situé dans l'arrondissement historique du Vieux-Québec, périmètre inscrit sur la liste du patrimoine de l'humanité de L'UNESCO. En sa qualité d'État membre, signataire de la Convention sur le patrimoine mondial de 1972, le gouvernement du Canada est le gardien de son orthodoxie.

Enfin, la Ville de Québec, par sa politique sur le patrimoine et ses dispositions réglementaires en urbanisme, est habilitée à sauvegarder ce site réputé par l'UNESCO «universel, exceptionnel». Il y a de quoi faire réfléchir les autorités sur l'oeuvre à réaliser. La moindre erreur sera coupable, lorsqu'on connaît l'arsenal des dispositions législatives dont on peut se prévaloir.

Relisons Georges-Émile Lapalme, ministre des Affaires culturelles. «Horrifié, j'avais assisté, année après année, aux actes de vandalisme de la puissance publique et des intérêts privés, actes encouragés par le conseil municipal de Québec et détruisant le Vieux-Québec en même temps que l'esthétique de la ville. [...] Sous mes yeux, l'Hôtel-Dieu construisait ce péché mortel que Duplessis lui-même dénonçait. En Chambre, de session en session, j'avais crié mon indignation et Maurice Duplessis m'avait approuvé sans toutefois arrêter la chute des pierres parlantes de notre histoire» (Georges-Émile Lapalme, Mémoires, tome 3).

Après ce coup de colère, le gouvernement, en 1963, décrétait le Vieux-Québec arrondissement historique. Devant le peu de courage des responsables à sauver aujourd'hui ce qui reste du patrimoine culturel, l'indignation est de plus en plus grande.

Le devoir de l'État


Pour éviter une autre catastrophe, le ministère de la Culture doit assurer la maîtrise de la signature esthétique de l'agrandissement prévu. Faute de quoi, le Vieux-Québec risque de perdre son statut de ville du patrimoine mondial. N'oublions pas qu'à quelques enjambées de là se trouvent les Grandes Casernes, restaurées mais vides. Une enjambée de plus, le Palais de l'intendant, richesse culturelle d'une immense valeur, est enfoui six pieds sous terre, cadavre historique. Et à un jet de pierre, les débris du portail de l'église Saint-Vincent-de-Paul pourrissent sur place.

De ce qui précède, il ressort la nécessité d'un plan de sauvegarde car, sans «pierres parlantes de notre histoire» encore debout, Québec deviendra une friche sans repères. Où est donc passé le devoir de l'État?

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Marcel Junius - Urbaniste émérite et ancien président de la Commission des biens culturels du Québec

Appuient ce texte: Marcel Masse, Michel Lessard, Jean Cimon, André Gaulin, Jacques Lemieux, Michel Bonnette et Johanne Elsener.

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