Architecture - Le paradoxe québécois

La bibliothèque Raymond-Lévesque de Longueuil (Saint-Hubert), signée Manon Asselin en 2009, illustre bien que tout n’est pas vilain en banlieue.<br />
Photo: Source: Ville de Longueuil La bibliothèque Raymond-Lévesque de Longueuil (Saint-Hubert), signée Manon Asselin en 2009, illustre bien que tout n’est pas vilain en banlieue.

Pourquoi certaines zones de la banlieue sont-elles si laides? Y a-t-il une architecture propre au Québec? D'un côté, le modèle désolant du mégacentre importé des États-Unis ravage le paysage périurbain. De l'autre, des architectes québécois inspirés multiplient les petits projets ingénieux.

Quand la ville s’étend, l’architecture de qualité recule, bien souvent. En région métropolitaine, le Quartier Dix30 trône en tête de liste de ces tristes exemples récents. Implanté artificiellement sur d’anciens champs au carrefour des autoroutes 10 et 30, le nouveau développement aligne les commerces et distribue les stationnements, tentant avec plus ou moins de succès de recréer un noyau urbain, à l’image des centres de style de vie («lifestyle centers») américains. En bordure du Dix30 un quartier de «monster houses», ces résidences luxueuses qui flirtent avec l’imagerie du château, pâles copies d’un style victorien déchu.

«On s’est laissé envahir par un modèle d’architecture sans qualité qu’on a importé de nos voisins du sud, note l’architecte Pierre Thibault. Au-delà même de l’architecture, c’est l’utilisation de l’espace qui est complètement dépassée. On parle de développement durable depuis au moins une décennie et dans ces couronnes-là, on continue de construire de grandes surfaces qui ne sont pas accessibles en transport en commun. Tout à l’encontre de ce qui serait logique avec notre territoire.»

Bien sûr, il y a non pas une, mais «des» banlieues, nuance GianPiero Moretti, du Groupe interdisciplinaire de recherche sur les banlieues de l’Université Laval. Celles des années 40 et 50, devenues souvent des villes cossues (Mont-Royal). Celles des décennies 70 et 80 (Laval), qui ont aussi fait naître des boulevards déshumanisants. Certains centres-ville des zones plus anciennes (Longueuil, La Prairie, etc.) allient encore charme et fonction.

Reste que dans ses développements les plus récents et visibles — à proximité des axes routiers —, la banlieue subit bien souvent l’assaut de la destruction par la construction, selon les mots de Sophie Gironnay, directrice de la Maison de l’architecture. Certains commerces font même laids par exprès. Stratégie de marketing pour annoncer la bonne aubaine.

Problème de culture

On peut comprendre le réflexe du «tout à l’automobile» à l’époque où ce transport prend son essor dans les années 1950. Mais comment construire encore aujourd’hui des Centropolis et Dix30?

«C’est le système dans son ensemble qui favorise ce type de bâtiment», affirme Odile Hénault, critique d’architecture qui a dirigé l’Ordre des architectes dans les années 1990. Les urbanistes rappelleront que les municipalités tirent leurs revenus principaux de la taxation, et donc dépendent souvent des gros projets de développement.

Du point de vue des architectes, d’autres difficultés s’ajoutent: climat soumissionnaire où triomphe la loi du moindre coût, honoraires d’architectes trop bas, multiplication des clichés architecturaux, course aux PPP. Le scandale de la construction touche aussi le monde de l’architecture, ose Odile Hénault: les gros projets publics — école, hôpitaux — tendraient à tomber entre les mains des mêmes firmes.

Mais si on remonte à la source, en écartant les critiques d’humeur a posteriori, sur le produit construit, Mme Hénault établit deux problèmes fondamentaux. D’abord, «on ne parle pas suffisamment d’architecture dans les médias, dit-elle. Quand on le fait, c’est toujours en situation de crise, en mode réactif». Ensuite, «dans bien des cas, à l’intérieur du service d’urbanisme des municipalités, les gens qui octroient les permis et étudient les projets n’ont souvent pas de formation visuelle pour comprendre la ville et son développement». Une explication qui vaut trop souvent pour les promoteurs aussi.

Une analyse que partage l’architecte Philippe Lupien, concepteur de la Tohu à Montréal, qui pointe aussi un «problème de culture» des comités consultatifs d’urbanisme. «C’est difficile de résister aux clichés de l’architecture, comme les “monster houses”. Les médias de décoration ne font que ça. Les gens arrivent mal à repérer d’autres esthétiques.»

Le rôle de l’architecte est de «dépasser ces clichés, d’aller à l’essentiel des besoins», poursuit l’animateur de Visite libre à Artv, qui tente à sa façon de renverser la vapeur en faisant découvrir 175 résidences conçues par des architectes d’ici.

Irrésistibles clichés

Au-delà des médias, c’est l’imaginaire culturel mondialisé qui est pétri de ces références. La maison de style artisanat d’art, avec ses colonnes et son toit à versants, typique des films de Steven Spielberg, note M. Lupien, représente le summum du confort, l’idéal d’habitation, à l’échelle planétaire. «Même les gens du Grand Nord veulent une maison comme ça», lance Philippe Lupien.

Et la faute ne tient pas au modèle spécifiquement américain. Ces clichés de l’architecture sont souvent un «melting pot d’importations de modèles», dit-il. Le bungalow vient de l’Inde, importé par les Britanniques; le style Queen Ann est emprunté aux Pays-Bas, raconte-t-il. Il rappelle que la maison est un «lieu rassurant, un refuge», donc par nature plutôt conservateur.

La ville elle-même n’est pas à l’abri de ces tendances. Le boom immobilier de la dernière décennie a laissé son lot de tours à condos bien ordinaires. «On pourrait aussi craindre la dix-trentisation du centre-ville avec le Quartier des spectacles. Pourquoi concentrer la culture dans un secteur?» lance Philippe Lupien en citant l’impact plus significatif d’un cinéma Beaubien, à Rosemont, sur la vie de quartier environnante.

Du talent à revendre

Heureusement, dans ce qui ressemble parfois à une mer de mauvais goût, il y a de nombreux îlots de résistance. Tout n’est pas vilain en banlieue. Un contre-exemple récent: la bibliothèque Raymond-Lévesque de Longueuil (Saint-Hubert), signée Manon Asselin en 2009. D’ailleurs, les petits concours dédiés aux lieux culturels «fonctionnent très bien», selon Mme Hénault. Ceux-ci deviennent souvent des pôles d’attraction naturels.

À Montréal, les exemples inspirants pleuvent, même si on peine parfois à les distinguer de la multitude de constructions ordinaires. Le Quartier international de Daoust-Lestage fait l’unanimité. À Québec, la promenade Samuel De-Champlain «redonne le caractère maritime à Québec en lui rappelant de façon contemporaine son histoire», selon Pierre Thibault.

Tous les intervenants, architectes actifs ou non, le répètent, le Québec regorge de talent, chez les jeunes et les moins jeunes, qui s’investissent aussi dans le domiciliaire comme jamais auparavant.

«Les nouveaux bâtiments qui résultent des concours d’architecture sont extrêmement inspirants», dit Odile Hénault. Bref, «nos architectes sont bons, on a de grandes écoles et on a le CCA [Centre canadien d’architecture], unique au monde», résume Philippe Lupien.

Une architecture distincte

Si l’expérience toute fraîche de la Maison symphonique, «d’une banalité à pleurer», selon Sophie Gironnay, laisse un goût amer après des décennies d’attente d’un toit pour l’OSM, il ne faut pas en conclure que le Québec n’a pas d’architecture forte et distinctive.

«On a une architecture aux prises avec la nature, qui témoigne de notre ambivalence profonde par rapport aux saisons, dit M. Lupien. On veut s’ouvrir au paysage l’été et s’abrier dans une couverture l’hiver.» L’autre trait propre à notre architecture est sa matérialité, par opposition à l’immatérialité typique de l’architecture française. «Notre utilisation du béton est plus sobre, moins corporatiste, plus portée à l’expérimentation que celle de nos voisins américains», note-t-il.

Ce talent permet d’espérer des lendemains encore meilleurs, en ville comme en banlieue. Même le Dix30 promet de répondre à certaines critiques dans sa phase trois, prévue pour 2012. «C’est une phase plus dense que les autres, indique l’architecte Serge Jacques de la firme Régis Coté et associés, avec des édifices de deux étages, et des parties plus élevées, un stationnement entièrement sous-terrain, des rues piétonnières. On évite les îlots de chaleur (toitures grises, paysagisme) et on recherche beaucoup les matériaux chaleureux (briques, pierre, bois) en essayant de les varier et de respecter une échelle humaine.»

Une piste à suivre, pour commencer: se défaire de l’image de l’architecte mégalomane, auteur de tous nos maux (ça fait 40 ans, le Stade olympique...) et de l’architecte alibi, dont l’unique bel édifice, brandi comme une médaille, permet de bâcler le paysage autour.

«Il faut casser le barrage, conclut Sophie Gironnay, entre créateurs de toutes disciplines et la commande — publique en particulier».

***

Quelques exemples d’architectures inspirantes depuis 15 ans

À Montréal
  • Quartier international, Daoust-Lestage
  • École des Hautes Études commerciales (HEC), Dan S. Hanganu architecte/Jodoin Lamarre Pratte et associés architectes
  • Pavillons de l’École de musique Schulisch de l’université McGill, Saucier+Perrotte Architectes-L’Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec, de Lapointe Magne et associés
  • Théâtre de Quat’Sous, FABG Architectes (Éric Gauthier)
  • La tour Louis Bohème, Menkès Shooner Dagenais LeTourneux,
  • Condos U2, Atelier Big City
  • Centre sportif Jean-Claude Malépart, Saia Barbarese Topouzanov architectes
  • Agrandissement du Musée national des beaux-arts de Montréal, Provencher Roy architectes
  • Palais des congrès, Saia Barbarese Topouzanov architectes
  • La Tohu, Schème consultants/L'Architecte Jacques Plante/Jodoin Lamarre Pratte et associés/architectes en consortium

À Québec
  • La promenade Samuel de Champlain, de Daoust-Lestage
  • Musée national des beaux-arts de Québec (en cours de réalisation), OMA/Roy Provencher Architectes
  • Le quartier St-Roch dans son ensemble
  • Bibliothèque de Charlesbourg, Croft Pelletier architectes

En périphérie
  • La Bibliothèque Raymond-Lévesque de Longueuil (St-Hubert), Manon Asselin/Jodoin Lamarre Pratte/architectes en consortium
  • Théâtre du Vieux-Terrebonne, Manon Asselin/Jodoin Lamarre Pratte/architectes en consortium
  • Salle de spectacle Dolbeau-Mistassini, Paul Laurendeau/Jodoin Lamarre Pratte/architectes en consortium
  • Bibliothèque municipale de Châteauguay, Manon Asselin/Jodoin Lamarre Pratte/architectes en consortium
10 commentaires
  • Jean Tremble - Inscrit 26 novembre 2011 09 h 41

    Le bois du Docteur Ferron

    On blâme les promoteurs pour la destruction du boisé du Tremblay, en banlieue Sud de Montréal.

    Toutefois, on oublie allégrement de préciser que, par aveuglement volontaire, on a autorisé préalablement la dégradation des lieux : de fait, il y a belle lurette que le vrombissement des véhicules tout-terrain enterre impunément le chant printanier des batraciens du boisé du Tremblay.

    Et puis, maintenant que ce bois s’est métamorphosé en ornières grâce à ce loisir débile qui consiste à faire patauger un véhicule moteur dans la boue, une fois que les lieux sont dégradés, pourquoi ne pas y ‘’moissonner des bungalows et des split-level’’ ?

    De toute façon, le quart de ce qui restait de ce boisé vient récemment d’être encore bouledozé et transfiguré (!) en lotissement.


    * Dixit Jacques Ferron, dans <<l’Amélanchier>> (1965)

  • Bouleau - Inscrit 26 novembre 2011 11 h 08

    On cherche à effacer la nature

    Quand on voit l'évolution de plusieurs paysages à Montréal, on se dit que le lendemain ne pourrait pas offrir de vue plus laide et plus désolante, tellement les nouvelles constructions négligent l'aspect esthétique (et parfois pratique) — et pourtant on se trompe. Sur une tranche d'environ 40 ans, et dans les années récentes surtout, le décor d'un arrondissement tel que Rivière-des-Prairies s'est vu amputé de l'immense majorité de ses champs, de ses arbres, de ses surfaces qui auraient pu devenir des parcs bien nécessaires après le vaste enlaidissement amorcé. Car quelle est la mode aujourd'hui? Construire d'imposants condos qui sont des copies de copies de copies. Sans couleur aucune. Sans distinction non plus... si on fait fi des chiffres sur les portes qui changent, bien entendu.

    Il était un temps où tout était à construire. Quand il n'y avait pas de rues encore, il y avait les maisons qui s'enlignaient avec leur cour grande comme il le fallait, les façades se distinguaient mais s'harmonisaient; l'endroit, proprement résidentiel, en avait l'air avec son architecture et son contact avec la nature. Heureusement que certains beaux exemples s'étendent encore le long du boulevard Gouin, notamment.

    Je ne nie pas les besoins démographiques grandissants. Ce que je constate, c'est qu'on subdivise des espaces vierges pour y accueillir de façon insensée des ménages, des commerces, en étouffant l'espace existant et plus humain qui le côtoie. Imaginez un moment un parc voisin d'une école primaire, ce même parc touchant un grand champ intouché qui cache un boulevard hyperutilisé. Imaginez maintenant ce champ rasé sur lequel s'érige un large espace gris garni de commerces, totalement inutile d'ailleurs vu la proximité des succursales équivalentes. C'est aberrant, c'est laid, ce cancer qui grossit.

  • Lucien Fradelle - Inscrit 26 novembre 2011 12 h 55

    La parlure de l'architecte

    Si les architectes souhaitent se faire connaître davantage du public, certains pourraient commencer par se rendre plus compréhensibles.

    Je prends l'exemple de M. Lupien qui en deux phrases a réussi à lier "imaginaire culturel mondialisé, maison de style artisanat d’art, Steven Spielberg, immatérialité et matérialité, architecture française, canadienne, américaine, béton moins corporatiste"... C'est à en perdre la carte et c'est peut-être là aussi un autre problème de culture.

  • Bernard Terreault - Abonné 26 novembre 2011 13 h 21

    iL Y A DES RICHES QUE JE NE COMPRENDS PAS

    Près Dix-30 on construit un nouveau quartier de monster houses dans un ancien champ de maïs plat comme la main, sans un arbre ou un ruisseau, et balayé par les vents. Au moins les riches du bon vieux temps avaient le goût de s'installer autour du Mont-Royal ou du Mont Saint-Bruno ou sur le bord du Lac Saint-Louis, au minimum le long du fleuve à Saint-Lambert ou Boucherville.

  • cocolaboy123 - Inscrit 26 novembre 2011 15 h 08

    Ou est allé le zonage agricole dans le cas du quartier 10-30

    Tout ca, c`était les meilleures terres du Québec. Bonne terres en terrain plat, des champs à perte de vue, massacrés (le mot n'est pas trop fort) par cette monstruosité qu`est le 10-30 comme environnement humain. Tout ca ne s`est pas construit pour les gens mais pour les chars. Tout est fait pour que si vous n' avez pas de voiture, il est impossible d'y habiter.

    Je connais bien ce quartier, j`y ai passé des publi-sacs. Je les ai vu se construire ces `monster houses`. Vous dire comment c`est cheap comme constructions (panneaux d'aglomérés, poutrelles composites de petits bouts de bois assemblés ensemble, etc...) Bien sur, la pluspart des habitations en Amérique du nord sont maintenant construites avec ces matériaux. Tant mieux pour les forêts et l`utilisation de la ressource mais payer autant pour le décor et en jeter plein la vue avec son chateau de la belle au bois dormant phoney, bidon, moi non plus je ne les comprend pas.
    Y-s`est passé quoi avec ce dézonage agricole dans le cas précis du quartier 10-30? J`aimerais bien lire un dossier du Devoir la dessus.