Urbanized - Au service de l'économie et non de l'humain

À Mumbai, on ne compte qu’une toilette pour 600 habitants dans les slums, ces quartiers de tôle ondulée qui poussent à côté de villes de plus en plus prospères. Ci-dessus, une image tirée du documentaire Urbanized.<br />
Photo: Source: Swiss Dots LTD À Mumbai, on ne compte qu’une toilette pour 600 habitants dans les slums, ces quartiers de tôle ondulée qui poussent à côté de villes de plus en plus prospères. Ci-dessus, une image tirée du documentaire Urbanized.

La moitié des Terriens vivent en ville. Dans deux générations, 75 % de l'humanité s'entassera dans des métropoles dévelopées à vitesse grand V. Les villes répondent-elles au besoin de l'homo sapiens du troisième millénaire? Non, rétorque tout de go Gary Hustwit, si on continue à confondre développement économique et design urbain.

Dans son dernier documentaire Urbanized, le réalisateur new-yorkais passe à la moulinette la plupart des idées reçues sur l'aménagement urbain. Le film fait la recension des succès et des ratés vécus dans diverses villes à travers le monde, et démontre par A + B que des plans soigneusement pensés peuvent donner naissance aux pires hérésies urbaines.

Pourquoi? Parce que plusieurs décideurs croient dur comme fer que le succès d'une ville passe d'abord par le développement économique. «Les décideurs planifient l'aménagement urbain en fonction d'enjeux économiques plutôt qu'en fonction de ceux qui habitent les villes. Des maires veulent attirer des stades, d'autres des centres de congrès, plutôt que de se demander comment rendre leurs villes plus viables au quotidien», plaide Hustwit, dans une entrevue accordée au Devoir.

Tiens, tiens. Pas si loin d'ici, combien de roitelets rêvent de stades, convaincus d'avoir trouvé la clé pour hisser leur ville au panthéon des cités modèles?

Film polémiste, Urbanized rappelle les désastres créés à New York après la guerre par l'urbaniste, Robert Moses, version américaine du baron Haussmann à Paris. Fervent promoteur de l'automobile, il quadrilla la ville d'autoroutes efficaces, de ponts et de tunnels, propulsant le déclin du Bronx et de Coney Island. À la fin des années 60, New York était devenue une métropole dangereuse truffée de quartiers coupe-gorge, désertée par les piétons. La solution à la croissance est ailleurs, pense Hustwit.

Vivre en ville

«Une ville bien pensée, c'est comme un bon party. Si les gens restent dans les rues tard le soir et se l'approprient, c'est que la ville a été pensée pour eux», dit-il. Trottoirs logeables, bancs publics, placettes sympathiques et transports intelligents: dotons la ville d'infrastructures de base et le reste suivra, pense Hustwit. «Si on crée d'abord une ville vibrante où tout le monde converge naturellement, les compagnies et l'économie suivront», dit-il.

Dans ce documentaire coup de poing, l'architecte danois Jan Gehl explique que, génétiquement parlant, l'oeil humain n'est pas conçu pour percevoir clairement les espaces de plus de 100 mètres. «Les gens se sentent inconfortables dans des espaces plus grands, pourtant les villes en sont truffées. On oublie que l'homme est toujours le même simple homo sapiens fait pour marcher», explique ce «consultant en qualité de vie urbaine».

Pensez à Copenhague, où les bouchons de circulation ont été éliminés en favorisant le vélo, lui-même protégé des voitures par des pistes surélevées. Promenades et placettes ont été aménagées le long du port, devenues des lieux de rencontre. «Le design des villes est ce qui influence le plus le quotidien des gens. Le temps passé dans les transports, les loisirs, tout cela dicte notre mode de vie. Or, l'empathie ne pèse souvent pas lourd dans les décisions des planificateurs urbains», dit Hustwit, promoteur de mesures simples pour revitaliser les villes.

À l'inverse, des villes champignons poussent en Chine, élançant vers le ciel des immeubles futuristes, flanqués d'autoroutes infranchissables. «Ici, les villes se développent en fonction du boom économique, mais pas des êtres humains», déplore l'architecte Yung Ho Chan dans Urbanized, consterné par la déshumanisation de Pékin, mégalopole de 20 millions d'habitants.

«Tout le monde croit que le design parfait, c'est une ville truffée de beaux buildings. Or, il y a des belles villes dépourvues de développement organique, qui ne répondent pas du tout aux besoins des gens qui y vivent», renchérit le réalisateur.

Trop belle pour toi

Brasília. L'exemple parfait d'une ville planifié au centimètre près. L'utopie architecturale plantée en 1957 par Lucio Costa et l'architecte Oscar Niemeyer en plein désert saupoudre des édifices emblématiques entre d'immenses places balayées par vent. «Vue du haut des airs, Brasília semble un endroit idéal, mais c'est un désastre au niveau humain. Personne n'a pensé ce que ce serait de vivre au coeur de cette ville», insiste Hustwit.

En Inde et en Chine, les villes explosent sans qu'on se soucie d'améliorer les conditions de vie minables dans les immenses bidonvilles où s'agglutinent pauvres et classe moyenne. Si la tendance se maintient, 50 % de la croissance des villes de l'hémisphère sud se fera dans ces quartiers, rendus tristement célèbres par des films comme Slumsdog millionnaire, insiste l'auteur d'Urbanized.

À Mumbai, on ne compte qu'une toilette pour 600 habitants dans les slums, ces quartiers de tôle ondulée qui poussent à côté de villes de plus en plus prospères. «Au sud, le design urbain doit commencer par le développement d'infrastructures hygiéniques de base et l'assainissement des conditions de vie», dit-il.

Au nord, des villes de pays industrialisées sont au contraire en pleine implosion. Comme Detroit, criblé de trous béants laissés par la désertion massive de quartiers autrefois habités par les travailleurs de l'industrie automobile. Or, la crise immobilière et les saisies en série qui frappent les États-Unis pourraient peut-être obliger certaines villes à penser autrement, espère Gary Hustwit, qui demeure optimiste quant à l'avenir des métropoles. «Des artistes réinvestissent des villes semi-abandonnées et réinventent la façon de vivre en ville. L'abondance de ces édifices vacants permet de nouvelles expériences urbaines plus créatives qui n'auraient jamais été tentées auparavant.»

Urbanized, un survol planétaire de diverses réalités urbaines, à voir au cinéma du Parc jusqu'au 30 novembre.
1 commentaire
  • Bernard Terreault - Abonné 26 novembre 2011 11 h 48

    Exemple parmi tant d'autres

    La station de métro de Longueuil, entourée de grands immeubles (je n'ai rein contre) mais isolée du reste de la ville par un échangeur d'autoroutes. Peu accessible à pied ou en vélo, juste l'opposé de ce que dvrait être une statin de métro. A un demi kilomètre de là un bon centre commercial de quartier, à un kilomètre des restos, mais également peu accessibles pour le millier de personnes qui habitent les grandes tours autior de lA STATION.