Nouvelle Loi sur le patrimoine culturel - Pâleur extrême et absence d'ambition

Le dévelopement urbain doit se faire en tenant compte de la beauté patrimoniale afin d’éviter certains aménagements douteux comme ici, à Sainte-Anne-de-Bellevue.<br />
Photo: Olivier Zuida - Le Devoir Le dévelopement urbain doit se faire en tenant compte de la beauté patrimoniale afin d’éviter certains aménagements douteux comme ici, à Sainte-Anne-de-Bellevue.

La nouvelle Loi sur le patrimoine culturel soulève une inquiétude majeure. Elle est d'une pâleur extrême. La cible est ratée. La loi concernant le patrimoine national aurait dû être un véhicule d'espoir. Elle ne l'est pas. De grandeur aussi, si le ministère de la Culture avait eu un regard neuf, porteur d'une vision pour l'avenir. De perspective, cette loi n'en a pas. Tout au plus, elle est un replâtrage de la loi de 1972 sur les biens culturels.

Même avec l'ajout à son répertoire des paysages et du patrimoine immatériel, tant espéré et enfin obtenu, elle n'offre que de la réglementation, quelques précisions et des peines accrues aux contrevenants, ce qui fera bien l'affaire des avocats. La loi nouvelle est coupable de l'évacuation gênante de l'axiome fondamental en cette matière: le territoire est culturel. C'est une omission grave, car c'est l'essentiel de la notion du développement culturel.

Depuis des lustres, notre espace est galvaudé par insouciance, indifférence et incompétence par des promoteurs de tous acabits dans son agriculture, sa foresterie, ses rivières, ses villages et ses villes. Ils sont accompagnés par un État à l'occasion indolent et parfois complice. Le sous-sol non plus n'est pas épargné, qui montre ses cicatrices honteuses jusqu'en surface. Pourquoi? Parce que la loi a oublié que la planification de l'ensemble des composantes du territoire est au coeur de la réflexion nécessaire avant toute action sur les objets, monuments, paysages petits ou grands.

Le cas de Sillery

Voyons l'exemple récent et très regrettable de l'arrondissement historique de Sillery, qui a été inscrit par Héritage Canada sur la liste peu glorieuse des «sites historiques du patrimoine les plus menacés au Canada». Le gouvernement, qui n'est pas capable d'administrer ces quelques parcelles de territoire que sont les arrondissements historiques ou naturels, voudrait par sa nouvelle loi s'autoriser la gestion de paysages culturels. La bouchée est grande, elle ne passera pas. Il y a là un paradoxe évident. On le connaît.

Dans sa gestion, malgré les discours officiels, l'État sectorise les «planificateurs» et les «conservateurs». La nouvelle Loi sur le patrimoine ne répare en rien cet état de choses alors qu'elle le pouvait. Elle ne propose aucunement pour l'avenir une voie coordonnée, intégrée, pour harmoniser les philosophies d'intervention et les objectifs à atteindre par les autres corps publics dans leurs actions d'aménagement, sinon l'évocation du développement durable. Les planificateurs ne sont pas du tout convoqués au travail de l'aménagement du territoire dans sa profondeur culturelle, ni à la convergence de la pensée avec les conservateurs, et encore moins à l'intégration des missions, alors que tous interviennent sur le même espace.

Les conservateurs, qui ont pour mission de sauvegarder et de mettre en valeur les biens culturels dont notre territoire est pourvu, n'ont à ce jour qu'une voix bien faible devant la cohorte des agents planificateurs et des promoteurs. Comme on ne peut pas tout classer, les conservateurs, qui connaissent bien tous les repères du territoire, les constructions, les paysages, les panoramas, les points de vue, les corridors visuels et ses autres qualités, esthétiques, géographiques, topographiques et historiques, sont en mesure d'indiquer les soins les plus appropriés à apporter aux aménagements pour protéger la beauté du pays.

Conservation intégrée


Tout cela a été dit. Des mémoires ont été déposés au groupe de consultation Arpin en 2000, puis soumis à la ministre de la Culture actuelle dans sa première ronde d'une consultation publique «Regard neuf» en 2007. Ces mêmes arguments ont été redits, relus au bénéfice de la ministre et de l'opposition, lors de la commission parlementaire en 2011. Tout cela sans écho! Répétons-le, nous croyons fermement que le succès de la protection et de la mise en valeur du patrimoine réside dans une conservation intégrée telle que proposée en Europe dès 1975. Ce concept rassemble les planificateurs et les conservateurs dans la tâche principale de l'aménagement global de l'espace territorial.

Sans ce principe directeur, la nouvelle loi ne peut pas appréhender les mauvais calculs urbanistiques, les projets indignes d'ingénieurs-promoteurs, les erreurs dans les tracés de voirie ou dans les implantations d'infrastructures, des modernisations ratées et des démolitions intempestives, par exemple, qui trop souvent abîment, galvaudent ou banalisent des paysages souvent attachants, parfois sublimes.

Une leçon oubliée


La Loi sur le patrimoine culturel intégrée à la Loi sur l'urbanisme et l'aménagement du territoire aurait été une force capable de galvaniser les énergies pour la conduite d'une action culturelle et sociale, commune et globale, qui ferait de nos villes et de nos villages autant d'oeuvres d'art. Une occasion ratée. N'entendons-nous pas Guy Frégault nous dire: «Un autre retard collectif»!

Et pour conclure, relisons donc Georges-Émile Lapalme: «[...] en remontant la péninsule italienne, après notre périple grec, je revenais sans cesse aux sources de la grandeur connue, de celle qui, parvenue jusqu'à nous, imprimait toujours sa marque, ou plutôt son esprit sur nous. Le Québec, dans tout cela, finissait par prendre une signification culturelle; encore un peu plus et j'ajouterais: purement culturelle.» La leçon n'a manifestement pas été entendue.

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Marcel Junius - Architecte, urbaniste émérite, ancien directeur général du patrimoine au ministère des Affaires culturelles du Québec et ancien président de la Commission des biens culturels du Québec

Appuient ce texte: Phyllis Lambert (fondateur et directeur du Centre canadien d'architecture), Michel Bonnette (urbaniste), Jean Cimon (sociologue et urbaniste émérite), André Gaulin (professeur émérite à l'Université Laval), Victor Lambert (architecte et urbaniste émérite), Jacques Lemieux (géographe et historien) et Michel Lessard (historien).
1 commentaire
  • Eric Walter Schaffner - Inscrit 13 mars 2012 18 h 09

    Je me souviens

    Il faudrait instaurer une police du patrimoine totalement indépendante afin de s'assurer la pérennité de la mémoire collective (et de ses mémoires) que je compare aux nids de poules qui d'année en année refont surface comme la plèbe que sont trop souvent les promoteurs de tout acabit et leurs complices aux hôtels de villes, dont la vision globale se limite souvent à la couleur brune et à leurs propres intérêts. Éduquer, sensibiliser, protéger et répétez après-moi... Avant que ce ne soit les bretelles de voies rapides qui agissent comme le support de notre patrimoine.
    Comme cela doit être frustrant d'avoir passé une bonne partie de sa vie à la protection et la sauvegarde de notre patrimoine historique, de la beauté de certains lieux qui pour certains n'y voient que des obstacles à la réalisation de leurs projets de condominiums ou de centres d'achat. Salut M. Junius
    Eric W. Schaffner