Métropoles des Amériques - « Il est peut-être temps qu'on s'ouvre les yeux »

Belo Horizonte, au Brésil: complexe administratif conçu par le grand architecte brésilien Oscar Niemeyer<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Pedro Vllela Belo Horizonte, au Brésil: complexe administratif conçu par le grand architecte brésilien Oscar Niemeyer

Copenhague fait souvent tourner les têtes, y compris celles des Montréalais. Mais, les 3 et 4 octobre prochains, le colloque Métropoles des Amériques: inégalités, conflits et gouvernance permettra d'échanger et d'ouvrir les yeux sur d'autres réalités urbaines, celles de São Paulo, Rio de Janeiro et Buenos Aires, entre autres. Entretien avec Luc-Normand Tellier, qui porte à bout de bras cette rencontre internationale.

C'est l'aboutissement de quatre ans de travail pour Luc-Normand Tellier. Le fondateur du Département d'études urbaines et touristiques de l'Université du Québec à Montréal a réussi à réunir des experts provenant des quatre coins du monde pour un échange international sur le thème des politiques urbaines et métropolitaines en Amérique. Malgré l'énorme fossé qui peut se creuser entre les réalités nord-américaines et sud-américaines, chacun peut y trouver son compte.

«Il y a des différences, mais il y a surtout des expériences qui présentent un intérêt pour les uns ou pour les autres». Si les modèles scandinaves font grand bruit actuellement, M. Tellier remarque aussi «que les Québécois sont très fascinés par des villes américaines, particulièrement les brésiliennes».

Ainsi, des expériences de budget participatif, comme celle de Porto Alegre, font figure de modèle. Curitiba inspire aussi, avec son urbanisme visionnaire élaboré en parfait accord avec le développement durable depuis les années 1970: transport public novateur, système de recyclage efficace et part belle accordée aux parcs, places publiques et espaces piétonniers en font un exemple aujourd'hui étudié à travers le monde.

«Le Brésil, c'est un pays qui, d'un certain point de vue, fonctionne très bien», considère M. Tellier, qui souligne qu'il a utilisé le meilleur système de transport, depuis un aéroport, à São Paulo. «Ça nous fait réfléchir quand on va dans les pays du Sud et qu'on voit qu'ils réussissent à fonctionner mieux que nous. On revient et on se dit: bon, il est peut-être temps qu'on s'ouvre les yeux.»

Inversement, M. Tellier note avec surprise que de nombreux Brésiliens affichent beaucoup d'intérêt pour le Québec. Plusieurs d'entre eux seront d'ailleurs présents au colloque: 21 communications s'y dérouleront en portugais. «Quand ils viennent, ils sont étonnés par la diversité des formules d'habitation — la formule coopérative, les HLM, les condos, les immeubles où les logements sont en location, etc. — et que tout ça se retrouve dans un même quartier. C'est tout mêlé. Les riches et les pauvres se côtoient sans qu'on puisse forcément identifier qui est riche et qui est pauvre. Ça les étonne beaucoup.» Une réalité bien loin des quartiers riches et des favelas coupés au couteau à l'intérieur de Rio de Janeiro. Il constate que les Brésiliens de passage à Montréal demeurent aussi subjugués devant «le faible taux de criminalité et le fait qu'on peut se promener n'importe où sans faire attention, ou presque, à qui nous entoure».

Montréal n'écoute pas les urbanistes


Par contre, Luc-Normand Tellier ne ménage pas Montréal lorsqu'il la compare aux autres métropoles des Amériques. Celui qui a proposé le péage urbain, il y a des décennies, déplore aujourd'hui que la ville ait laissé l'étalement urbain s'amplifier jusqu'à un point de non-retour. Une dérive regrettable, alors que l'étalement urbain constitue, à son avis, «le coeur du problème» dans l'impact écologique des métropoles. Ce phénomène encourage, selon lui, une utilisation accrue de l'automobile, alors que les villes émettent actuellement près de 70 % des gaz à effet de serre sur la planète.

«Le premier constructeur, ou le moindre de ses acolytes, qui va voir le maire est davantage pris au sérieux que n'importe quel urbaniste», s'indigne M. Tellier. Un phénomène «beaucoup plus prononcé ici» que dans le reste de l'Amérique, précise-t-il. «En général, je crois que les urbanistes sont plus écoutés aux États-Unis qu'au Québec. Portland, en Oregon, c'est une ville où on écoute vraiment les urbanistes», souligne-t-il, en y ajoutant les exemples de Seattle et Boston.

Bien qu'il admette que Montréal n'a pas commis d'erreurs aussi graves qu'à Philadelphie, il note que, «dans les villes américaines, il y a un réveil à un certain moment». Plus près de nous, il louange le maire Jean-Paul L'Allier d'avoir consulté des urbanistes pour revitaliser la ville de Québec. En Amérique latine, il signale que la majorité des métropoles sont des capitales, «si bien que les gouvernements centraux font plus attention à ces villes. Dans le cas de Montréal, on est assis entre deux ou trois chaises», remarque-t-il, déplorant au passage la lenteur d'Ottawa dans le dossier du pont Champlain, le pont le plus achalandé au pays.

Les métropoles américaines en 2060


Dans le cadre du colloque Métropoles des Amériques, Luc-Normand Tellier présentera des projections démo-économiques des métropoles américaines aux horizons de 2030 et 2060. L'urbanisation du monde est galopante. On le sait, car 50 % de la population mondiale réside dans des villes et les Nations Unies prévoient que cette proportion grimpera à 70 % en 2050. Par contre, Luc-Normand Tellier nuance le phénomène de «métropolisation» et parle plutôt d'une «polymétropolisation»: «Il est vrai que le phénomène métropolitain est de plus en plus important, pas parce que les métropoles actuelles écrasent tout le reste, mais parce qu'il y a de plus en plus de métropoles.»

Avant d'amorcer une démarche de projection en collaboration avec l'Université de Louvain-La-Neuve en Belgique, M. Tellier croyait que «São Paulo serait le futur New York de l'Amérique du Sud et que Buenos Aires deviendrait un genre de Philadelphie». Il se ravise maintenant en observant un nouveau phénomène: la montée des petites et moyennes métropoles.

Plutôt que d'assister à l'émergence d'un nouveau Londres des années 1900, nous verrons «un équilibrage entre différentes métropoles qui vont apparaître». Ainsi, il prédit la montée de villes telles que Fortaleza et Belo Horizonte, au Brésil, dans les prochaines décennies. «Il y a de plus en plus une pénétration du développement à l'intérieur du territoire et un développement des villes moyennes d'aujourd'hui qui sont appelées à faire un contrepoids à São Paulo, Rio de Janeiro et Buenos Aires.»

Pourquoi? Parce que les pays sud-américains font de plus en plus d'affaires entre eux plutôt qu'avec les autres continents, que Santiago, au Chili, devient un pôle économique majeur et que Bogotá, en Colombie, se transforme en un pôle démographique important. Ainsi, de belles années semblent se dessiner pour les axes São Paulo-Santiago et São Paulo-Bogotá en pleine ébullition. «Il se passe en Amérique latine ce qui s'est passé en Amérique du Nord il y a 200 ou 150 ans», dit-il à propos de ce développement intérieur.

En Amérique du Nord, le déplacement du pôle démographique et économique de New York vers Los Angeles semble se poursuivre, malgré le ralentissement de l'économie californienne. Des villes comme Denver, Houston et Dallas vont prendre du galon.

«Le problème, c'est l'intégration du Mexique», remarque-t-il. Alors que l'ALENA promettait d'enrichir ce pays et de freiner l'exode de sa population vers les États-Unis, la situation ne fait que se détériorer, avec l'insécurité grandissante et le narcotrafic qui y règnent.