Réinventer la ville - Le Québec atteint de la tare antiaménagiste

La reconstruction à l’identique vient d’être autorisée dans la zone à haut risque d’inondation du Richelieu. Sur la photo: Saint-Blaise-sur-Richelieu inondé, en mai dernier.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir La reconstruction à l’identique vient d’être autorisée dans la zone à haut risque d’inondation du Richelieu. Sur la photo: Saint-Blaise-sur-Richelieu inondé, en mai dernier.

Il faut plus que du béton et de l'asphalte pour développer une rue, un quartier, une ville à échelle humaine. Le Devoir poursuit sa série intermittente sur les exemples québécois à suivre et les erreurs à ne plus répéter. Aujourd'hui, alors que s'amorce à Montréal le sommet mondial Écocité, le professeur d'urbanisme Gérard Beaudet juge sévèrement la médiocrité de l'aménagement à la québécoise.

La gare de triage ferroviaire Turcot, construite à la fin des années 1920, a fourni les terrains pour la construction du plus grand complexe autoroutier du Canada inauguré le 25 avril 1967, au petit matin, trois jours avant l'ouverture de l'Expo 67. Le labyrinthe bétonné et suspendu craque maintenant de partout. Le ministère des Transports du Québec travaille sur le projet de substitution depuis des années, accumulant retards, frustrations et critiques.

Le chef de Projet Montréal, Richard Bergeron, qui a renoncé à son siège au comité exécutif à cause de cette proposition de substitution jugée rétrograde, a parlé d'une «formidable fumisterie» et d'une grande «manipulation» indigne du XXIe siècle, l'automobile l'emportant encore sur tout le reste.

Le professeur Gérard Beaudet, de l'Université de Montréal, lève et abaisse un marteau encore plus lourd en faisant de ce plan de quelque trois milliards de dollars le symptôme de tout ce qui ne va pas en matière d'aménagement, d'urbanisme et de développement durable, non seulement à Montréal, mais dans le Québec au grand complet.

«Dès la fin des années 1950, les ingénieurs ont imposé leur vision des infrastructures, et le Québec a désolidarisé les grands équipements du reste des composantes de l'organisation du territoire, avec les résultats que l'on connaît aujourd'hui, avec aussi la pérennisation de pratiques qui sont remises en questions sérieusement un peu partout ailleurs dans le monde», observe Gérard Beaudet, professeur titulaire de l'Institut d'urbanisme de l'Université de Montréal et directeur de l'Observatoire de la mobilité durable.

«Turcot incarne à lui seul cette logique d'un équipement pensé en vase clos, selon une logique très sectorielle, essentiellement de circulation et de fluidité. C'est la domination totale de l'automobile alors qu'une société réellement préoccupée par l'aménagement remettrait en question cette seule logique pour prendre en compte le développement durable et le transport en commun par exemple. [...] Refaire autrement, ça supposerait de remettre en question les pratiques et de bousculer les habitudes en s'inspirant des meilleurs exemples étrangers.»

À qui la faute?

Le professeur répète que sa discipline semble encore moins respectée par la société québécoise que l'architecture. «Les architectes déplorent qu'ici, il soit relativement peu question de leur travail, dit-il. Notre société n'est manifestement pas très sensible à ces questions. Les questions d'urbanisme sont encore plus marginales sur la place publique. Évidemment, ma discipline, ou l'aménagement paysager, semble plus abstraite que l'architecture. Présenter un projet, c'est une chose. Comprendre dans quoi il s'inscrit, c'en est une autre. Mais on ne peut pas tout expliquer avec cette simple observation.»

Alors à qui ou à quoi la faute? Le professeur souligne le désintérêt légendaire de l'État québécois en cette matière. «La préoccupation est inscrite dans certaines lois, les deux principales, celles des biens culturels et de l'aménagement étant en refonte actuellement. Mais, quand on regarde l'évolution des pratiques et ce qui se passe dans les faits, on doit reconnaître notre déficit et notre retard par rapport à d'autres sociétés.»

Pas besoin d'aller en Espagne, en France ou au Danemark pour trouver d'excellents exemples à suivre. M. Beaudet cite Boston, tout simplement, ville soeur de Montréal, autre vieille cité du nord du continent, force économique de son coin de pays et coeur incontournable du savoir universitaire. La capitale du Massachusetts a adopté le plan MetroFuture en 2008 après une consultation menée auprès des habitants et d'une centaine de municipalités voisines. La planification de l'agglomération métropolitaine porte jusqu'en 2030 en déployant 65 objectifs précis touchant l'aménagement global, le transport en commun, les espaces verts, le développement durable, etc. Cette vaste mutation s'arrime au mégachantier dit du Big Dig, un programme frisant les 15 milliards de dollars qui a permis d'enfouir l'autoroute surélevée traversant le centre-ville, un peu comme si Montréal décidait d'enterrer l'autoroute Métropolitaine pour la remplacer par un parc linéaire.

«Boston avait souffert au cours des dernières décennies d'interventions peu judicieuses et brutales, remarque Gérard Beaudet. Elle est en train de se refaire complètement. Ici, à Montréal, à Québec ou à Gatineau, les cicatrices des interventions des années 1960 demeurent encore bien visibles partout. Pire, on semble s'en accommoder, comme si on ne pouvait pas y faire grand-chose. On a l'impression d'une sensibilité minimaliste sur ces questions.»

Des échecs retentissants

Il faut aussi compter avec des échecs retentissants qui peuvent entacher de belles réalisations. À Montréal, sitôt la Grande Bibliothèque en place, le projet avorté de l'îlot Voyageur a laissé dans le voisinage des carcasses de béton et une gare d'autocars vétuste. Pour sa part, Jean-Paul l'Allier a déjà expliqué qu'à sa nomination comme maire de Québec, il avait annoncé que son administration terminerait les projets en plan avant d'en entamer de nouveaux. Certains chantiers terminés pendant son premier mandat traînaient depuis des décennies.

Parfois, le gouvernement n'est même pas capable de respecter ses propres règles d'aménagement, comme viennent encore de le prouver tristement les autorisations de reconstruire à l'identique, ou presque, dans la zone à haut risque d'inondation du Richelieu. «Cette absolution pour les aménagistes, les élus et les citoyens de la Montérégie témoigne d'une incapacité à prendre acte de ce qui ne va pas pour corriger la situation. [...] Cette décision satisfait certainement les intérêts de certaines portions de la société. Mais au Québec, en général, on ne se demande pas assez quel est l'apport de l'intérêt collectif dans le processus décisionnel et quels sont les bénéfices collectifs qu'on retire dans ces questions.»

Pour lui, le récent Plan Nord illustre ce non-sens. Il y voit une sorte de mégaversion du défunt projet de vente d'une partie du mont Orford par le gouvernement libéral. «On nous dit: il y aura de l'exploitation sur une moitié du territoire et de la protection environnementale sur l'autre. On reste campé sur des positions des années 50-60-70 de l'autre siècle, avec le développement d'abord, sans véritable vision intégrée, en donnant sa juste part à chacune des dimensions.»

Et pourquoi? Le leadership, ou plutôt l'absence de leadership éclairé, cultivé et déterminé affecte évidemment le secteur, un seul leader charismatique, comme l'ancien maire L'Allier, pouvant forcer la mutation. Il faut aussi considérer les blocages forcés par les groupes d'intérêt, l'industrie du béton, les promoteurs immobiliers de l'étalement urbain ou les vendeurs de voitures.

Seulement, au total, il faut bien fouiller plus loin pour trouver des causes plus profondes à cette tare nationale antiaménagiste. Dans son livre Le Québec réel sacrifié (2000), Gérard Beaudet avance que, depuis la Révolution tranquille, cette société semble tellement obsédée par le pays mythique qu'elle en oublie le pays véritable. C'est un tiens provincial sacrifié par un pays tu l'auras...

«Je reste persuadé que c'est un de nos grands problèmes, conclut le professeur lucide et critique. Le Québec, c'est l'assise d'un mythe, d'un pays qu'on n'arrive pas à se donner, et c'est l'espace politico-administratif de protection d'une langue. Le pays réel ne trouve pas son compte dans ce portrait. C'est donc un de nos grands problèmes depuis plusieurs décennies: on bricole, on organise un peu le pays réel, on en fait un instrument de production de la richesse en se disant que la journée où on deviendra suffisamment riches on protégera le territoire et le patrimoine. Les plus beaux exemples à suivre actuellement, aux États-Unis, en Europe ou ailleurs au Canada comprennent que ça marche exactement à l'envers: c'est la richesse d'un territoire protégé dans tous ses sens qui peut, à terme, soutenir le développement durable et profitable dans tous les sens...»
3 commentaires
  • France Marcotte - Inscrite 22 août 2011 09 h 16

    Une équation et quelques inconnues

    "Dans son livre Le Québec réel sacrifié (2000), Gérard Beaudet avance que, depuis la Révolution tranquille, cette société semble tellement obsédée par le pays mythique qu'elle en oublie le pays véritable. C'est un tiens provincial sacrifié par un pays tu l'auras..."
    Il manque des morceaux à cette équation.
    Le Québec n'est pas mythique pour tout le monde, "toute" cette société n'est pas obsédée par le pays mythique. À sujet, les gouvernements alternent.
    Comment s'explique pour M.Beaudet, l'attitude de ceux pour qui le Québec est bien réel, mais pas comme pays?

  • Socrate - Inscrit 22 août 2011 11 h 01

    Euclide

    1- Les quantités qui sont égales à une même quantité sont égales entre elles.
    2- Si à des quantités égales on ajoute des quantités égales, les tous seront égaux.
    3- Si de quantités égales on retranche des quantités égales, les restes seront égaux.
    4- Si à des quantités inégales on ajoute des quantités égales, les tous seront inégaux.
    5- Si de quantités inégales on retranche des quantités égales, les restes seront inégaux.
    6- Les quantités qui sont doubles d'une même quantité sont égales entre elles.
    7- Les quantités qui sont les moitiés d'une même quantité sont égales entre elles
    8- Les choses qui se conviennent mutuellemenet sont égales entre elles.
    9- Le tout est plus grand que sa partie.

    Éléments de Géométrie, Livre I

  • Paul Racicot - Inscrit 22 août 2011 11 h 16

    Alors...

    ...à quand donc un ministère de l'aménagement durable du territoire ? ;-)