Réinventer la ville - Consacrer le square

Le contrat de planification du réaménagement et de la mise en valeur du square Dorchester et de la place du Canada a été accordé à Claude Cormier architectes paysagistes et à la firme Cardinal Hardy en l’an 2000.
Photo: Annik MH de Carufel - Le Devoir Le contrat de planification du réaménagement et de la mise en valeur du square Dorchester et de la place du Canada a été accordé à Claude Cormier architectes paysagistes et à la firme Cardinal Hardy en l’an 2000.

Il faut plus que du béton et de l'asphalte pour développer une rue, un quartier, une ville à échelle humaine. Le Devoir poursuit sa série intermittente sur les exemples québécois à suivre et les erreurs à ne plus répéter. Aujourd'hui: comment refaire un important lieu de mémoire doublé d'un fabuleux espace vert au centre-ville de Montréal?

À lieu de prestige, architecte de renom. Le square Dorchester et la place du Canada constituent des lieux emblématiques de l'âge d'or de Montréal, ancienne métropole du pays-continent, au temps du dominion. Pour leur redonner vie, splendeur et attrait, après des décennies de négligence et d'aménagements malheureux, il fallait un praticien hors-pair ayant multiplié les preuves de son immense talent. Bref, il fallait Claude Cormier et ses associés, qui peuvent maintenant dire «mission à moitié accomplie» puisque le chantier arrive à mi-parcours.

«C'est rare et en même temps extraordinaire de pouvoir travailler sur un site comme celui-ci, explique M. Cormier, rencontré la semaine dernière à «son» square. C'est un endroit très chargé d'histoire et de symboles, le lieu le plus convoité à son époque au Canada. C'est un concentré de nos dualités fondatrices, avec les Anglais et les Français, les catholiques et les protestants, la modernité et la tradition. C'est aussi une grande création du Montréal prospère et glorieux qu'on aimerait retrouver aujourd'hui.»

Le plus fameux architecte paysagiste du pays jouit lui-même d'une excellente réputation ad mari usque ad mare et au-delà des mers. On lui doit les boules roses qui égayent le Village cet été. Il aménagera bientôt une plage urbaine dans le Vieux-Port de Montréal, comme Toronto lui doit déjà Sugar Beach. Il a planté une forêt bleue à Detroit, une pergola au Havre et un jardin à Shanghaï.

Sous la pelouse, les morts

Le square Dominion et la place du Canada, formant à l'époque le Dominion Square, ont été aménagés ici entre 1876 et 1880. Ce projet est décrit dans la documentation de M. Cormier et de ses partenaires comme «le plus important en matière de planification, de taille et de raffinement des formes paysagères de l'histoire de la ville». La superficie totale de l'espace urbain élaboré par un ingénieur de la Ville, Patrick Macquisten, dépasse celle du square Viger et du square Victoria, datant de la même période, comme le parc du Mont-Royal, le parc Lafontaine et celui de l'île Sainte-Hélène. «C'est un programme très bien pensé, dit M. Cormier. Les deux espaces unis conservent leur personnalité. On est face à du grand art.»

Le bel ouvrage a été implanté sur d'anciens cimetières chrétiens et juifs. Les récents travaux d'excavation ont d'ailleurs déterré une dizaine de tombes «oubliées» après les exhumations expropriatrices des années 1860. Il reste des milliers de squelettes de l'autre côté de l'ancien boulevard Dorchester, sous la place du Canada, les tombes y étant souvent à fleur de sol. Claude Cormier et son équipe ont eu la touchante idée de rappeler la nécropole en insérant dans le granit des allées de discrètes croix qui imitent celle indiquant l'emplacement des cimetières sur les plans. Les symboles se démarquent davantage après la pluie.

«Cette idée a passé assez bien», dit-il, en ajoutant qu'il a fallu un peu occulter d'autres références symboliques. Par exemple, en n'expliquant pas dans les documents que le tracé des allées du square imite l'Union Jack, enfin l'intégration en un seul emblème des croix des saints Georges, André et Patrick.

Il y a bien pire comme perversion. À la longue, comme souvent ici, les héritiers ont carrément dilapidé le merveilleux héritage. Au XXe siècle, le square a perdu le quart de sa surface. Et pourquoi? Pour que soient aménagés au nord deux accès à un stationnement souterrain et une rue pour les cars de tourisme! Le sud a subi des «modernisations» successives qui ont complètement déstructuré sa logique. «Le site était dans un état lamentable quand on a commencé les travaux», résume M. Cormier.

Le «nouveau» parc urbain en jette déjà avec ses monuments restaurés, concentrés de symboles de l'ancien empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais, dont un bloc avec sculpture de bronze en hommage aux héros de la guerre des Boers. Des coupes ont permis d'éliminer seize érables de Norvège et de planter autant d'érables argentés, moins opaques et donc plus généreux en lumière pour la pelouse et les luncheurs sur l'herbe. Les allées en granit délimitent ces espaces gazonnés légèrement bombés pour accentuer l'effet d'isolation des rumeurs du centre-ville. Cette très belle première phase a coûté environ sept millions de dollars.

«Nous avons souhaité corriger certains choix étonnants, dit l'architecte qui préfère parler de «réactivation» plutôt que de rénovation. «Au nord, la rue du Square-Dominion est large comme le boulevard Métropolitain et les autobus qui stationnaient devant le Centre Infotouriste depuis trente ans formaient un mur de véhicules disgracieux. Notre idée fondamentale a donc été de revenir au plan d'origine, par exemple en rétablissant les pattes d'oie du parc tout en rétrécissant certaines voies de circulation.»

L'oeuvre inachevée


En fait, les sentiers du square ne débouchent toujours pas aux extrémités idéales, puisque la courte mais très large rue du Square-Dorchester, datant des années 1980, n'a toujours pas été éradiquée. Les entrées des stationnements souterrains occupent la même place aberrante à l'intérieur du parc. Le kiosque central n'a pas été déplacé latéralement pour faire place à un bassin-fontaine. Bref, il reste encore beaucoup à faire.

En plus, la Ville vient de fermer la rue du Square-Dorchester à la circulation motorisée, parce que la capacité portante du toit du stationnement souterrain inquiète les ingénieurs. Les travaux de correction débuteront à l'automne et la Ville annonce son intention de compléter en 2013 les aménagements de tout l'ancien Dominion Square. Restera à voir si les propositions d'ensemble des «réactiveurs» seront respectées intégralement.

Le contrat de planification du réaménagement et de la mise en valeur du square Dorchester et de la place du Canada a été accordé à Claude Cormier architectes paysagistes et à la firme Cardinal Hardy en 2000. La passation des pouvoirs du maire Bourque au maire Tremblay a congelé les intentions de réfection jusqu'en 2007. Les alliés ont ensuite supervisé la réalisation de la première phase des travaux, terminée l'an dernier seulement. Ce qui fait une décennie pour moins de la demie du projet! La capacité de prorogation de cette ville atteint des proportions soviétiques...

En plus, les règles d'attribution des contrats municipaux obligent maintenant à confier les phases subséquentes à d'autres architectes. Claude Cormier s'accommode de cette obligation qui l'expulse dorénavant de son plan d'intervention. Il trouve plus difficile l'obligation de toujours faire exécuter les travaux par le plus bas soumissionnaire. «On a eu une bonne équipe malgré tout, dit-il finalement en contemplant son oeuvre inachevée. On devrait faire une moyenne, comme les propriétaires privés qui ne considèrent pas que le prix quand vient le temps de confier un contrat. On obtiendrait une bien meilleure qualité dans les ouvrages publics.»
2 commentaires
  • France Marcotte - Abonnée 11 juillet 2011 07 h 42

    Un poème

    "Les allées en granit délimitent ces espaces gazonnés légèrement bombés pour accentuer l'effet d'isolation des rumeurs du centre-ville."
    Humm...très joli, mais qu'est-ce que ça veut dire?
    À part les croix incrustées dans le granit qui rappellent l'emplacement des cimetières et qui deviennent plus sombres avec la pluie, difficile, d'après les photos du moins, de voir une réalisation à se rouler par terre.
    Je crois que plus on en saura long sur le passé de ce parc, plus la promenade sera agréable. L'ignorance fera rater le meilleur car le présent glorieux, lui, a une histoire qui se fait toujours attendre.

  • Samuel R - Inscrit 17 juillet 2011 16 h 19

    Rien à se rouler par terre...

    Les espaces gazonnés bombés sont une copie conforme des designs de l'architecte paysagiste Martha Schwatrz de Boston. Non, vraiment, y'a rien à se rouler par terre.
    Ce parc ne necessitait pas une rénovation ni une réactivation (qui est une expression vide de sens) mais bien une restauration historique, malheureusement rien de tout cela. M. Cormier parle parle parle mais que nous reste-t-il comme expérience quand on y va? Non, rien à se rouler par terre.
    De plus, le fait de construire les sentiers en trop petits carrés de granit sur un sol sans fondation stable fera que ce parc sera à refaire dans quelques annés.
    C'est propre comme square mais rien à se rouler par terre... Et les pour petites croix dans le granit (quelle ''trouvaille'' -je ris), une offense plutôt qu'un honneur à ceux qui y sont enterrés........en effet, on marche sur les croix, belle métaphore pour écraser l'âme de ceux qui y sont. Qu'il continue avec les ballounes roses dans le village c'est ce qu,il sait faire pcq pour l'approfindissement d'un lieu aussi dense en histoire et évènements, on repassera,...il n'a rien compris; un liue plus ''propre'' mais qui a perdu son âme faute de talent à sentir.

    Sam Rabinovitch