Université de Montréal - Le patrimoine bâti a trouvé sa voie

Catherine Lalonde Collaboration spéciale
Christina Cameron<br />
Photo: Source Maude Chauvin Christina Cameron

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Quelle est la particularité de la Chaire de recherche du Canada en patrimoine bâti de l'Université de Montréal? En plus de penser la conservation, la mise en valeur et la gouvernance du patrimoine bâti, la chaire, précise sa titulaire, Christina Cameron, prône l'interdisciplinarité. Et le département tient à s'engager dans les projets de société.

Originaire de Barrie (Ontario), Christina Cameron a travaillé de nombreuses années chez Parcs Canada. Depuis, toujours très engagée pour le patrimoine mondial, elle enseigne à l'École d'architecture de l'Université de Montréal. La littérature, pourtant, était son premier amour. «À l'université, un collègue m'a entraînée dans son cours d'histoire de l'art, raconte-t-elle avec son accent anglais. Ç'a été un miracle, une révélation! J'ai découvert qui j'étais: très visuelle, passionnée d'histoire et des gens.»

La notion de patrimoine, note Mme Cameron, a bien changé au fil des ans. «De nos jours, note-t-elle, le patrimoine n'est pas que l'architecture: ça comprend aussi le paysage et l'urbanisme.» La fondation de Patrimoine mondial en 1972 a contribué à l'évolution, en permettant la mise en place d'un système de désignation et de classification des biens.

D'abord autour des monuments historiques, de la valeur de leur design et de leur architecture. «Dans certains cas, le même lieu peut avoir une valeur locale, provinciale, nationale ou internationale, avec parfois des contradictions dans ces liens en matière d'intervention. Maintenant s'ajoutent le côté informel du patrimoine, les valeurs associées, qui prennent de plus en plus de place: valeurs identitaires, sociales, de mémoire, tout ce qui est moins capté dans le système formel, au départ beaucoup plus physique et plus matériel. Une fois que, avec Patrimoine mondial, en 2003, on a statué sur la problématique des chefs-d'oeuvre de l'humanité, on a inauguré la sauvegarde du patrimoine immatériel. On fait maintenant le chemin vers l'immatérialité», remarque la titulaire de la Chaire en patrimoine bâti.

Car le patrimoine est, par définition, toujours déstabilisé. «Chaque fois qu'on perd une partie de notre patrimoine, on le perd pour toujours. Ce qui ne veut pas dire qu'il ne faut pas évoluer. Il ne faut pas oublier qu'on construit le patrimoine de demain.» Le défi est donc d'ajouter des couches de valeurs, pour garder les traces du passé sans freiner l'avenir.

Une ville exemplaire? Paris. «Malgré l'achalandage et la croissance, Paris est resté à l'échelle du citoyen. Quand on voit les vieux films, on sent encore dans les rues de Paris le même esprit, la même échelle humaine, malgré la modernité.»

Le tourisme sauvage


Pour Christina Cameron, il y a toujours cette «grande bataille entre les valeurs foncières et patrimoniales. Au moins, maintenant, les entrepreneurs savent qu'ils doivent composer avec cet impératif. Auparavant, la question ne se posait même pas.» La gestion du tourisme est aussi un nerf de la guerre. Mme Cameron préparait, lors de l'entrevue avec Le Devoir, une communication sur le sujet.

«Il y a plusieurs stratégies pour que le patrimoine ne se fasse pas bouffer par le tourisme — des stratégies pas toujours populaires — mais je considère que ceux qui gèrent les biens ont l'imputabilité de les sauvegarder à long terme. Le contrôle de l'accès peut être une solution. Une autre, c'est d'étaler le concept actuel du patrimoine, qui est très large, à l'échelle du territoire et du paysage.»

Car l'horreur, en matière de patrimoine, ce sont bien les incontournables, comme le Taj Mahal, les pyramides, la tour Eiffel, qui jugule des masses de curieux. Madame Cameron préconise un tourisme plus curieux et le développement des régions. «On peut diviser le flux des visiteurs, avoir des visites plus personnalisées et des lieux touristiques moins achalandés.»

Le nouveau projet de loi sur les biens culturels présenté par la ministre Christine St-Pierre, par exemple, qui intègre le patrimoine matériel et immatériel, s'il est adopté, deviendrait, dit-elle, la loi la plus avancée au pays, et de loin. Madame Cameron note aussi l'effet issu de Da Vinci Code et Millenium, ces best-sellers qui drainent ensuite un lot de pèlerins. Elle caresse l'idée «farfelue que les propriétaires de biens patrimoniaux puissent bénéficier du droit à l'image» et avoir le choix ainsi qu'un lieu apparaisse ou non dans une oeuvre.

En chantier

Christina Cameron planche sur deux projets personnels. D'abord, «une étude systématique structurée sur les pratiques de conservation du Canada entre 1950 et 2000, pour voir si les décisions d'intervention et de conservation des lieux ont respecté les valeurs établies. Et je pourrais m'y critiquer moi-même, sourit Mme Cameron, car je faisais partie de cette machine, mais je suis ouverte à apprendre. Je soupçonne qu'on n'a pas vraiment bien lié les décisions prises et les interventions avec les valeurs qu'on était censé respecter.»

Le second projet en est un d'archivage de «2000 entrevues avec 35 pionniers du patrimoine, dont plusieurs sont décédés maintenant, en partenariat avec le programme des archives orales de l'Unesco, pour 2012 et le 40e anniversaire de la fondation de la convention Patrimoine mondial».

À la Chaire de patrimoine bâti de l'Université de Montréal, rappelle la directrice, «nous ne sommes pas simplement des chercheurs en vase clos. On participe à plusieurs projets de société. On travaille avec Hydro-Québec, qui a un patrimoine modeste, industriel, mais a le goût d'être certain de ses gestes dans la gestion de ses biens. On a ainsi des éléments de recherche d'actions. On travaille avec les commissions scolaires aussi. C'est bon pour les étudiants et ça nous engage dans le débat actuel.»

Et que pense-t-elle de la gestion du patrimoine ici? «Le Québec, comparativement au reste du Canada, est plus avancé dans ses réflexions, plus intéressé et plus engagé. Je pense que c'est en raison du lien culture-langue-identité-patrimoine, je pense que tout est lié, dans ce panier-là.»