Réinventer la ville - Pitié pour les piétons

L’arrondissement de Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce a adopté un Plan de circulation pour l’ensemble de son territoire avec deux objectifs clairs: minimiser le trafic de transit dans les petites rues et maximiser la sécurité des piétons.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir L’arrondissement de Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce a adopté un Plan de circulation pour l’ensemble de son territoire avec deux objectifs clairs: minimiser le trafic de transit dans les petites rues et maximiser la sécurité des piétons.

Il faut plus que du béton et de l'asphalte pour développer une rue, un quartier, une ville à échelle humaine. Le Devoir poursuit une série intermittente sur des exemples québécois à suivre et des erreurs à ne plus répéter en matière d'aménagement urbain. Aujourd'hui, le long combat de Dominique Sorel pour l'apaisement de la circulation dans son quartier montréalais.

Un matin de novembre 2004, Béatrice (10 mois) et sa gardienne Anne ont attendu le feu vert avant de s'engager pour traverser la rue Monkland, à l'intersection Oxford, dans l'arrondissement de Côte-des-Neiges-Notre-Dame-de-Grâce (CDN-NDG). Un automobiliste amorçant un virage à gauche n'a vu ni la poussette ni la gardienne d'expérience pourtant emmitouflée dans un manteau rouge. L'impact à basse vitesse a éjecté Béatrice, qui s'en est tirée indemne. Anne a été quitte pour des ecchymoses, mais aucune fracture. Un double miracle.

«J'ai été mêlée à la question de l'apaisement de la circulation bien malgré moi, raconte Dominique Sorel, la mère de l'enfant. Un an après l'accident impliquant ma fille, un piéton a été tué au coin de notre rue et je me suis encore plus impliquée dans le projet de transformer le quartier pour le rendre plus sécuritaire pour les piétons. Les résultats ne sont pas totalement satisfaisants, mais ils commencent à se faire sentir.»

Diplômée en génie civil et en sciences de la terre, Mme Sorel semble trempée dans le pragmatisme et l'efficacité. Elle a vécu pendant cinq ans à San Francisco avant de s'établir dans une jolie maison à l'anglaise du secteur appelé le «village Monkland», précisément parce qu'il offrait la possibilité de vivre «sans dépendre de la voiture».

Au fur et à mesure de l'entrevue, elle déniche dans la paperasse de son bureau les rapports qu'elle a rédigés et le courrier échangé avec l'administration. La toute première lettre à l'arrondissement réclamant des améliorations est datée du 24 novembre 2004, quelques jours après l'accident impliquant sa fille.

«J'ai vite découvert que beaucoup de feux de circulation de Montréal ne respectent pas les normes en ne donnant pas d'abord la priorité aux piétons, raconte-t-elle. Historiquement, dans cette ville, la philosophie dominante cherche à faciliter les déplacements en auto, le plus rapidement possible, du point A au point B. Heureusement, cette conception est en train de changer.»

L'information demeure le nerf de cette pacification et un autre signe de la mutation en cours. Mme Sorel ouvre le rapport Distribution géographique des blessés de la route sur l'île de Montréal (1999-2003), une étude de Patrick Morency et Marie-Soleil Cloutier. Ville-Marie et le Centre-Sud cumulent alors 16 % de tous les piétons blessés, en première position. CDN- NDG arrive en 4e place avec 9 % du triste lot. Par comparaison, Outremont n'en totalise qu'un petit pour cent. La conclusion pointe vers l'adoption de mesures appliquées à la grandeur de l'île.

Le Plan de transport de la Ville (2008) pousse plus loin la réflexion et fixe comme objectif de réduire de 40 % les accidents sur le territoire montréalais. Chaque année, plus de 12 000 personnes y sont blessées, et de 50 à 70 meurent dans un accident de la route. En 2009 et cette année, 39 intersections ont été «sécurisées». Depuis le 5 juillet, la limite de vitesse a été réduite à 40 km dans les rues résidentielles du Plateau.

Pour son propre coin de ville, Mme Sorel a distribué des dépliants, organisé des réunions, formé un comité de citoyens, lancé une pétition, présenté ses mémoires sur l'apaisement de la circulation, dont un devant la Commission sur la circulation (novembre 2007). Elle est maintenant membre du conseil d'administration du Centre d'écologie urbaine de Montréal, qui milite pour des quartiers «verts, actifs et en santé».

L'effort commence à porter ses fruits, avec plusieurs mesures concrètes instaurées autour de chez elle. Dans la rue Monkland, des marques jaunes interdisent dorénavant le stationnement à moins de cinq mètres des intersections, comme l'exige d'ailleurs le Code de la sécurité routière. Les parcomètres des stationnements (illégaux!) de ces zones ont été transférés dans les rues résidentielles perpendiculaires. Quelques intersections ont maintenant une avancée de trottoir. Cette extension de la bordure hausse la visibilité et rétrécit la zone de traverse des piétons. Les nouveaux feux de circulation respectent les normes en donnant la priorité aux piétons.

Des dos-d'âne ralentissent la circulation de transit dans deux rues surutilisées, mais pas dans celle de la famille Sorel cependant, puisqu'il faut un flot de 3000 véhicules par jour (3000!) pour bénéficier de cette mesure toute simple, assez populaire à Outremont. Des bollards resserrent tant bien que mal le passage sur quelques tronçons.

Et c'est tout. Au total, selon Mme Sorel environ 400 000 $ auraient été dépensés pour mettre en place ces changements dans son quartier de l'ouest de l'île. «Ça semble beaucoup, mais ce ne l'est pas, commente la militante de la sécurité. Refaire la toiture de la bibliothèque municipale a coûté plus cher.» La construction d'un kilomètre de route à deux voies coûterait à peu près 825 000 $ au Québec, selon une étude récente (et contestée) du ministère des Transports.

L'arrondissement a aussi adopté un Plan de circulation pour l'ensemble de son territoire avec deux objectifs clairs: minimiser le trafic de transit dans les petites rues et maximiser la sécurité des piétons. Le quartier demeure trop traversé par la circulation non résidentielle, la plus dangereuse pour les habitants. Sur le Plateau-Mont-Royal, ce flot représente 80 % du volume, et l'arrondissement promet de s'y attaquer.

Dominique Sorel donne alors l'exemple des abords de l'école Notre-Dame-de-Grâce, qui compte une trentaine d'enseignants et 640 élèves du préscolaire et du primaire, des enfants de l'âge de Béatrice maintenant. Les panneaux de l'avenue Girouard annonçant la zone scolaire indiquent que le maximum permis est de 50 km/h. «C'est une artère qui se connecte sur l'autoroute Décarie, alors on n'exige pas le 30 km/h réglementaire, dit-elle. Comment la proximité d'une autoroute à rejoindre au plus vite par les automobilistes peut-elle avoir préséance sur la sécurité des enfants?»
16 commentaires
  • Delisle-Gagnon,Valérie - Inscrite 21 juillet 2010 06 h 21

    wow !

    C'est encourageant de voir quelqu'un se battre comme ca ! Iil faut continuer, ce n'est pas seulement notre sécurité qui est en jeux mais aussi notre santé ! A tout les jours nous traversons des rues bondés, si les piétons avaient une meilleure place le niveau de stress serait 100 X moins élevé dans une journée !

  • André Boulanger - Inscrit 21 juillet 2010 06 h 22

    Pas-à-pas le piéton reprend sa place dans la ville.

    Très belle série sur des actions montréalaises qui redonnent envie de vivre le luxe suprême : vivre à pied. ;0)

  • Claude Kamps - Inscrit 21 juillet 2010 08 h 54

    Pour ceux qui peuvent c'est parfait

    Il est regrettable que pour arriver à un objectif louable on tasse l'autre sans penser aux autres conséquences pour la communauté.
    Si la voiture et les camions n'étaient que des transports de riche un peu comme un désir non nécessaire je serais d'accord avec cette philosophie!

    Mais la voiture n'est pas un caprice mais une nécessité pour bien plus de gens qu'on pense!

    Faite en sorte qu'elle ne puisse plus passer dans vos quartiers ou se garer à prix abordable et vous transformez ce quartier en dortoir ou pour travailler il faudra comme en banlieue avoir plus que ses pieds ou un vélo pour aller travailler.
    En plus les taxes de survie du quartier seront payée uniquement par les propriétaires et les bien plus nombreux locataires....

  • Jacques Morissette - Inscrit 21 juillet 2010 09 h 05

    Pourquoi ne pas réinventer la vie aussi?

    Parce que l'héritage que nous donne nos politiciens au fil des ans n'est pas du gâteau pour la population. Tout le monde courent et très peu de gens n'arrivent à rattraper quoi que ce soit... Néanmoins, ça pourrait commencer en réinventant une autre façon plus humaine de voir la ville.

  • Jacques Lafond - Inscrit 21 juillet 2010 09 h 49

    Criminaliser l'imprudence de l'automobiliste. Voilà la solution.

    Le problème est dans la mentalité du conducteur automobile. Et, on est tous des conducteurs automobiles, même madame Sorel.

    La réalité est que si tu conduis une automobile sans avoir pris d’alcool, sans parler au cellulaire, si tu as ta ceinture de sécurité, et si tu respectes la limite de vitesse permise, au Québec, tu as le droit d’écraser et même de tuer un piéton et un cycliste. No problem.

    Vous trouvez cette affirmation exagérée?

    En Hollande, un automobiliste qui frappe un piéton ou un cycliste, peu importe les circonstances, est immédiatement accusé au tribunal criminel. En Hollande, il n’y a à toute fin pratique plus d’accidents impliquant des autos et piétons.

    Madame Sorel, et tous les autres, auront beau mettre des poteaux, des dos d’ânes, des lignes, des sens uniques qui ne font pas de sens, et tout le reste ; le problème n’est fondamentalement pas là.

    Le problème est qu’au Québec, l’automobiliste, tous les automobilistes, même les plus écolos et les plus gauchistes, ne font pas attention. Ils ne font pas assez attention aux piétons et aux cyclistes.

    Il faut donc forcer les conducteurs automobiles à faire attention en les responsabilisant, et les rendant coupables dans les cas de blessures aux piétons et cycliste. Une automobile qui frappe un cycliste ou un piéton, ce n’est jamais un accident. C’est toujours une imprudence.

    Mais, c’est typique de la mentalité au Québec. Déresponsabiliser l’individu, et chambarder toute la société pour ‘’la cause’’. Typique de la mentalité gauchiste des québécois …

    JL