Réinventer la ville - La place-alibi

L’aménagement ingénieux divise clairement les fonctions. À gauche, les nouveaux restaurants avec leurs cuisine en sous-sol. Ces longs édicules aident à masquer le mur aveugle du Musée d’art contemporain. Ensuite, les quatre grands lampadaires, la rue Jeanne-Mance rétrécie, le granit et sa fontaine, la plus grande du genre au Canada. Les espaces verts complètent le lien avec les immeubles existants, dont le Wilder (en noir), qui sera converti pour les Grands Ballets canadiens de Montréal.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir L’aménagement ingénieux divise clairement les fonctions. À gauche, les nouveaux restaurants avec leurs cuisine en sous-sol. Ces longs édicules aident à masquer le mur aveugle du Musée d’art contemporain. Ensuite, les quatre grands lampadaires, la rue Jeanne-Mance rétrécie, le granit et sa fontaine, la plus grande du genre au Canada. Les espaces verts complètent le lien avec les immeubles existants, dont le Wilder (en noir), qui sera converti pour les Grands Ballets canadiens de Montréal.

Le Devoir poursuit sa série sur des exemples québécois à suivre et des erreurs à ne pas répéter en aménagement urbain. Aujourd'hui, la visite critique se déplace sur le site de la nouvelle Place des festivals de Montréal.

Cette ville ne réalise pas de grands projets: elle les planifie et les repousse sans cesse. La procrastination pourrait lui servir de devise.

Tout attend. Le CHUM se languit. Les voitures de métro s'enlisent. Le tramway désespère. Le lien ferroviaire entre l'aéroport et le centre-ville se morfond.

Par contre, le Quartier des spectacles se développe à grande vitesse. C'est l'exception qui confirme une attristante règle de temporisation.

Le projet présenté au Sommet de Montréal de 2002 a été officiellement adopté en novembre 2007. Le chantier a ouvert l'année suivante et il s'échelonnera jusqu'en 2013. Les investissements dans les infrastructures culturelles y totalisent déjà près d'un demi-milliard, dont la moitié pour la salle de l'OSM.

La nouvelle Place des festivals, le long de la rue Jeanne-Mance, au nord de la rue Sainte-Catherine, demeure pour l'instant l'élément phare de la majestueuse mutation orchestrée par la firme Daoust-Lestage. Elle est maintenant la plus grande de Montréal et une des plus vastes au pays, ce qui donne une autre mesure des blessures à panser dans cette cité. Au total, il y a plus de deux kilomètres carrés de terrains vagues à développer dans le seul Quartier des spectacles (QdS).

«Il est exceptionnel de pouvoir concevoir et aménager un espace de cette ampleur en plein centre-ville», note Réal Lestage, coréalisateur du plan d'ensemble du quartier comme de la Place, interviewé hier sur sa création. «C'est une chance unique aussi de pouvoir requalifier des espaces publics.»

L'associé de la firme Daoust-Lestage a l'habitude des grands travaux. Il a participé à la conception du très réussi Quartier international de Montréal (y compris de la magnifique place Jean-Paul-Riopelle), mais aussi de la promenade Samuel-De-Champlain à Québec, un rare chef-d'oeuvre d'aménagement.

Et ici, quel est le verdict? «La Place des festivals me semble un espace correctement aménagé, dit la professeure Irena Latek, de l'École d'architecture de l'Université de Montréal, rencontrée sur le site plus tôt cette semaine. Le découpage en deux parties, en dur et en pelouse, est correcte. La fontaine rajoute de l'intérêt. La signalétique, la nuit, dans l'ensemble du quartier, est magnifique.»

Mme Latek égrène cependant ses critiques au fil de la visite. Elle regrette que l'Adresse symphonique ne soit pas en construction sur l'îlot Balmoral voisin de la Place. Elle n'apprécie pas les lampadaires aéroportuaires (déjà surnommés les brosses à dents). Elle note l'exiguïté de l'espace piétonnier entre le mur aveugle du Musée d'art contemporain et les deux espaces-restaurants. Elle critique l'absence de lien est-ouest entre la Place des arts (PdA)et la Place des festivals.

Son concepteur, rencontré après, ne se laisse pas démonter quand on lui soumet chacune des observations. La future Maison de l'OSM lui semble surtout trop peu ouverte (selon les plans) sur la nouvelle place aménagée de l'autre côté de la PdA, rue Saint-Urbain. Et ce n'est pas sa firme qui a décidé de la construire là, évidemment. Les vitrines-restaurants, elles, permettent de masquer «l'interface aveugle du musée», une horreur postmoderne.

On continue? Les grands lampadaires servent aussi d'«éléments repères référentiels» pour l'ensemble du secteur tout en offrant une sorte de «voûte virtuelle». Le passage est-ouest lui semble moins essentiel que la circulation à venir dans le grand plan d'aménagement, qui prévoit un parcours complet autour de la PdA, y compris au nord et au sud.

Reste cette impression que de la PdA au QdeS, cette portion du centre ville aura glissé du tout-à-l'auto du XXe siècle au tout-au-show du XXIe. Les plus vilains parlent déjà du quartier de Spectra, en référence au petite empire derrière le Festival international de jazz de Montréal (FIJM). Quand on se rappelle que les locataires festifs surpuissants ont fait disparaître les quatre rangées d'arbres planifiés par M. Lestage et sa partenaire Renée Daoust au nord de la Place, on mesure l'ampleur de leur influence sur les décideurs.

C'est la «ville-alibi», résume alors la professeure Latek, en détournant une formule de Rem Koolhass. Pour l'architecte néerlandais, le «quartier-alibi» préserve «quelques reliques» pour concentrer le passé dans un seul ensemble. Ici, dans cette capitale mondiale des festivals, on voit plutôt se remodeler un quartier complet autour de la tradition constamment renouvelée du festif, du spectacle, du divertissement public.

«Il y a une tradition culturelle extrêmement forte à Montréal, dit Mme Latek. Il fallait donc des espaces pour l'accueillir. Mais fallait-il du permanent pour recevoir l'éphémère?» L'ajout intermittent de kiosques bigarrés des festivals, en carton-pâte et mal construits, désole aussi la professeure.

Le concepteur réplique que des concours vont permettre d'uniformiser le mobilier urbain, y compris les kiosques. Il croit que le temps va policer les locataires temporaires.

«On voit la progression, dit-il. L'an passé le FIJM était plus agressif dans son utilisation. L'espace lui-même va créer un rôle éducatif, graduellement...»
5 commentaires
  • 93Licar - Inscrite 15 juillet 2010 08 h 08

    Qu'en déduire?

    Que l'industrie culturelle a un «lobby» diablement plus puissant que ceux qui utilisent les transports en commun et se font soigner dans le système de santé public?

  • PClermont - Inscrit 15 juillet 2010 11 h 32

    de fait

    sous la pression d'on ne sait qui, les lignes d'autobus desservant l'avenue du Parc (parmi les plus achalandées à MTL) font maintenant un détour de plus de six minutes! c'est fort.

  • Michel Vance - Inscrit 15 juillet 2010 13 h 17

    Décevant

    Sur papier, nul doute que c'était beau. Mais la Place des Festivals, maintenant à peu près terminée, s'avère décevante. Certes, elle offre de l'espace pour les spectacles. Tant mieux pour Spectra, qui semble avoir le contrôle sur la Place devant une administration municipale à genoux. Mais hormis ces moments où la place devient une immense salle à ciel ouvert, elle offre bien peu de plaisirs. Les fontaines sont superbes, surtout la nuit, mais elles sont éteintes la moitié du temps à cause des festivals ou de... l'hiver.

    Pour le reste, c'est un espace public froid, peu invitant. Les lampadaires géants (une autre gâterie pour Spectra) sont rebutants de laideur, et pourtant on ne voit qu'eux. Sinon, la place est aménagée autour d'immeubles affreux (complexe Desjardins, Musée d'Art contemporain) qui ne donnent vraiment pas le goût à la contemplation. Ajouter à cela le fait que Spectra s'est assuré qu'il y ait le moins de verdure possible sur la place (because the show must go on) et on se retrouve avec une place publique qui ressemble à un stationnement en surface de luxe. Une immense déception, surtout si on la compare aux magnifiques squares Jean-Paul Riopelle et Victoria, aménagés par la même équipe.

    Dans la mesure où le Quartier des Spectacles est la seule réalisation d'envergure de cette ville en dix ans, il y a de quoi être vraiment déçu.

  • France Marcotte - Abonnée 15 juillet 2010 16 h 44

    C'est chez qui?

    Ce que je lis ne me donne pas le goût d'y aller comme si c'était chez moi, alors que c'est aussi à moi. C'est plutôt chez ceux qui squattent ce qui nous appartient. Juste le nom affreux dit tout, Quartier des spectacles... alors que c'est d'une agora dont on aurait besoin, avec des tribunes et des tribuns.