Architecture - Au nom de la transparence

Un jeu de meccano surdimensionné s'offre à vous. Des combinaisons séquentielles de panneaux de verre de couleurs vives occupent presque tout le devant. Une marquise diaphane rompt le rythme. La façade de ce nouvel édifice de la place Riopelle au coeur du Quartier international fait tout sauf annoncer ses couleurs. Pourtant, l'immeuble donne le ton. Marque son territoire. Et racole le badaud. Sa Lipstick Forest (un ensemble de troncs d'arbre rose fuchsia visible de l'extérieur — oeuvre du paysagiste Claude Cormier) achève l'intrigue.

Clin d'oeil involontaire à la splendide verrière qu'avait conçue Marcelle Ferron pour la station de métro Champ-de-Mars (également située entre les rues Viger et Saint-Antoine mais plus à l'est), la façade célèbre aussi les vertus du verre, exalte la lumière qu'il tamise et crée une atmosphère envoûtante et féerique pour qui s'aventure dans son antre.

«Chacune des façades du projet a son contexte propre. Celle qui délimite le début de la Cité des affaires, rue de Bleury, se veut la plus festive possible. Et puis, qui dit place dit chambre urbaine, ce qui sous-entend en quelque sorte quatre murs. On voulait que celui-ci ait le plus de transparence possible, qu'il s'agisse d'un édifice diaphane mais pas trop transparent, sinon la paroi n'existe pas pour venir circonscrire la place et lui donner une forme organisée. On voulait en faire un des jalons de la ville de Montréal et déjà les photographes commencent à le mitrailler», explique Mario Saia, cofondateur de l'agence Saia Barbarese, responsable du projet. «On a voulu rendre le Palais plus chaleureux, plus humain, et le plus montréalais possible. Qu'il soit festif pour rendre compte de l'exubérance d'ici pour qu'on se souvienne que ça bouge à Montréal. C'est bien beau de créer, mais c'est important de faire vivre l'architecture et ce sont les gens qui vont animer le tout.»

L'agrandissement phénoménal du Palais des congrès (on a doublé la superficie) déjoue ainsi les attentes, se joue du genre et s'autorise le risque, l'audace, et la controverse potentielle qui accompagne généralement les prises de position marquées. Conscient de l'ambivalence suscitée jusqu'à maintenant, Saia prend d'ailleurs le pouls de la réception qu'on réserve à sa plus récente créature chaque fois qu'il monte en taxi. «Des gens aiment beaucoup, d'autres détestent. Je pense qu'il n'y a pas de milieu. Certains trouvent cela extraordinaire, d'autres affreux. Un professeur d'architecture de Harvard est venu avec ses étudiants; il ne tarissait pas d'éloges. Certains de mes confrères aiment bien, d'autres pas du tout. En général, les jeunes semblent les plus réceptifs.»

Ayant bénéficié de la participation de Hal Ingberg (l'agence comptant une vingtaine de professionnels de l'architecture), la réalisation s'inscrit vaguement dans la foulée d'un ensemble de constructions qui ont vu le jour à Londres ces dernières années. Bâtiment hybride, composé notamment de la partie initiale créée par l'architecte Victor Prus en 1979 et intégrant trois anciennes façades situées sur sa partie sud (se donnant de vagues airs de rue principale d'un bled du Far West), le Palais des congrès II tient du défi, du compromis et d'un amalgame d'éléments très hétérogènes. Mosaïque bicéphale, maintenant dotée d'une carapace interminable malgré l'effort arrêté de fondre le tout le plus heureusement possible. C'est que le fait de doubler l'espace demande de la place (!) et si l'on mise sur l'échelle humaine, alors il faut s'étendre. La quadrature du cercle, quoi.

«Ce qu'on a essayé de faire d'abord, c'est un geste de reprisage du tissu urbain. Avant le Palais des congrès, c'était un no man's land aventureux le soir à cause de l'autoroute qu'il chevauche. Les Montréalais n'aimaient pas l'édifice, qu'ils surnommaient le bunker. C'était pourtant un assez bon témoignage de l'architecture des années 1980 mais son approche au niveau du rez-de-chaussée était vraiment rebelle et un peu lugubre.» Notons que, parmi les participants au contesté concours d'attribution, Saia et Barbarese ont été les seuls à proposer de conserver la première partie presque intégralement.

L'équipe de Saia et Barbarese s'est donc employée à intégrer notamment l'équivalent de trois pâtés de maisons et à créer de grands passages, un peu comme ceux que l'on retrouve à Paris. Cette tâche nécessitait, pour le côté sud du quadrilatère (soit la façade Saint-Antoine) de préserver trois reliques d'édifices «défunts» (l'immeuble Rogers and King, la caserne de pompiers no 20 et l'édifice Tramways).

«Certains vous diront qu'il s'agit là de façadisme, mais je ne suis pas d'accord. Le Rogers and King, par exemple, était au départ une forge. Édifice éclectique, il a été par la suite converti en immeuble à bureaux. Maintenant, il "abritera" la plus grande salle sans colonnes au Canada. Déplacer les façades aurait constitué une erreur de conservation. Il faut garder l'édifice là où il était. Il fait partie du patrimoine. Il faut donc se faufiler. La ville possède ses imperfections et c'est très bien ainsi. Autrement ça devient trop hygiénique. Ça fait partie du principe de contamination.» Ils ont donc opté pour de la pierre grise calcaire du Québec, qui permettrait d'identifier l'appartenance au Palais tout en marquant une continuité avec les bâtiments du Vieux-Montréal qui côtoient cette section.

De l'autre côté, pour raccommoder et fondre l'ancienne partie à la nouvelle, les architectes ont privilégié l'adoption d'une épissure faite de verre de couleur «pour qu'on ne sente pas exactement où l'une commence et où l'autre finit, mais qu'il y ait tout de même une différence sans qu'on ne sache exactement où cela se passe». La façade Viger, en prolongement de la rue Jeanne-Mance, facilite ainsi la jonction.

Pour ce qui est des ramifications internes de cette «petite» cité intérieure, celle-ci est régie conformément à la logique orthogonale. Activités commerciales et de restauration seront à la portée tant des congressistes de passage que des Montréalais appelés à fréquenter ces espaces dans leurs déplacements. Le rez-de-chaussée est ouvert, accessible et invitant. «Chez Saia et Barbarese, on aime que ce soit simple et clair et que l'on sache toujours où on est. Nous ne produisons jamais d'effets labyrinthiques.» Avec cette superficie en plus, et grâce à quelque 240 millions de dollars, le Palais sera intronisé dans la ligue majeure de ce type d'industrie particulière.

Un homme dévoué

Michel Languedoc est directeur du projet pour le consortium Tétreault, Dubuc, Saia et associés. Il a pour rôle d'assurer la gestion de la prestation architecturale et le suivi auprès du client, soit ici les autorités publiques concernées. Il dirige l'équipe d'architectes, coordonne le travail des collaborateurs et autres spécialistes, voit à la logistique et gère le programme d'intégration des arts, une énorme tâche en soi. Concilier les intérêts des artistes et ceux du projet en faisant le moins de compromis possible n'est certes pas une sinécure.

Le tout demande beaucoup plus d'énergie que ce qu'il avait prévu au départ puisque le projet est d'une complexité peu commune. Il explique comment le consortium s'y prend pour assumer le fonctionnement. «Outre mon rôle de dirigeant, nous comptons trois forces au niveau de la prestation. Le chef concepteur Mario Saia se préoccupe, comme son titre l'indique, de la conception; un deuxième joueur clé, Jean-Luc Vadeboncoeur, est responsable de la production de tous les documents en sa qualité de chef d'atelier et adjoint, et enfin Jean-Claude Dupuis, chef de chantier, est la troisième personne clé.»

Languedoc rappelle que l'adjudication du contrat a été laborieuse et que plusieurs éléments ont été pris en considération. La qualité architecturale y était pour beaucoup, bien sûr, de même que la préoccupation de la fonction de l'immeuble, les objectifs du maître d'ouvrage, la qualité de l'espace et de l'environnement du cadre bâti — il souligne avec à-propos qu'on ne peut juger l'agrandissement d'un édifice comme on juge un bâtiment indépendant. «On a agrandi et lié pour ainsi dire quatre bâtiments, soit le Palais et les trois bâtiments de la rue Saint-Antoine. Un des critères de sélection était la valeur patrimoniale accordée au concept. Préserver les façades comme on l'a fait, c'est bien. Mais c'est mieux quand on parvient à faire en sorte qu'ils gardent le même type d'occupation, ce qui n'est pas toujours possible.»

Il évoque le risque qu'ils ont couru compte tenu des conditions d'exécution. Ainsi, le Palais restait en mode d'opération pendant presque toute la durée des travaux. «On a accepté de construire par-dessus une autoroute une ligne de métro, et le Palais était en fonction alors que l'on faisait du travail de gros oeuvre. L'échéance était immuable parce que le Palais avait vendu d'avance, pour les mois de mai et juin 2002, des congrès dont les retombées économiques étaient très importantes. On s'est fait jouer un tour au mois de janvier. Le congrès de l'Association canadienne des pâtes et papier s'y est déroulé et a pu être tenu en partie dans l'espace agrandi. Dès lors, l'administration du Palais des congrès a vu que le bâtiment pouvait être fonctionnel et à partir de là, nos conditions de travail ont été de plus en plus difficiles; ce que l'on appelle les périodes d'opportunité se sont retrouvées espacées et rares et, depuis juin, le Palais est très occupé.»

Il considère que l'ordonnancement des travaux a été sous-estimé et trouve que la réalisation relève de la prouesse. «Et puis, on a actualisé l'industrie des congrès pour attirer les Américains. Mais quand tout sera terminé, on espère que les Montréalais vont habiter le projet.»

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