Le QI ne mesure pas l'intelligence

Pourquoi plusieurs sont-ils restés bouche bée lorsque le doc Mailloux a brandi une étude «scientifique» montrant que les Noirs américains avaient un QI moyen de 15 points inférieurs à ceux des Blancs? Le mot «scientifique» n'est pourtant pas intouchable, toutes les études n'ayant pas été effectuées en respectant les règles de l'art. Il est même légitime de penser que parfois l'idéologie qui anime les chercheurs biaise la méthodologie qu'ils utilisent et les questions qu'ils se posent.

De tout temps, des chercheurs persuadés que l'intelligence relevait de l'inné ont tenté de mettre en lumière des inégalités entre les groupes ethniques. L'étude à laquelle faisait référence Pierre Mailloux est signée par deux de ceux-là: deux scientifiques néanmoins respectables, Richard J. Hernstein, défunt professeur de psychologie à l'université Harvard, et Charles Murray, diplômé en sciences politiques du MIT, qui ont publié en 1994 un ouvrage intitulé The Bell curve, intelligence and class structure in American. Le contenu de l'ouvrage a ensuite été critiqué avec virulence par nombre d'éminents scientifiques, tels que Stephen Jay Gould, ancien professeur de zoologie à l'université Harvard, qui avait contesté l'approche scientifique empruntée par les auteurs.

Or, des études plus récentes (de 2004 et de 1996) ont montré que si on compare les performances au test de QI de personnes provenant de milieu socioéconomique similaire, de niveau d'éducation comparable et de même langue maternelle, les scores obtenus par les divers groupes ethniques ne divergent plus. Brooks-Gunn de l'université Columbia aux États-Unis, par exemple, a d'abord relevé que les scores obtenus par les enfants noirs étaient significativement plus faibles que ceux atteints par les Blancs du même âge. Mais lorsqu'il a corrigé ces résultats en tenant compte du niveau de pauvreté des familles, la différence fondait de 52 %. L'environnement culturel dans lequel baignaient les enfants a également permis de réduire l'écart de 28 %, tandis que les variations dans le statut socioéconomique effaçaient les dernières distinctions.

Si on teste des personnes issues de diverses régions des États-Unis sans égard à ces facteurs environnementaux, les résultats seront nécessairement faussés, souligne le neuropsychologue Dave Ellemberg du département de kinésiologie de l'Université de Montréal. «Cela fait à peine quarante ans que les Noirs américains de la Louisiane, du Mississippi et de la Géorgie notamment ont les mêmes droits que les Blancs, dit-il. Ces personnes ont été longtemps privées d'un statut d'humain à part entière et d'un statut socioéconomique convenable. Et même encore aujourd'hui, plusieurs d'entre eux font face au racisme. Il en résulte que ces personnes n'ont pas le sentiment qu'elles vont réussir. Un tel état d'esprit affecte l'estime de soi. Ces personnes ont le même potentiel que les autres, mais elles n'ont pas les mêmes chances pour l'exploiter.»

Dave Ellemberg soulève aussi l'exemple des petits Français qui débutent la maternelle à deux ans et demi ou trois ans et qui sont par le fait même plus avancés au niveau de la lecture à l'âge de cinq ans que les petits Québécois du même âge. Par contre, dès qu'ils atteignent sept ou huit ans, les Québécois rattrapent très bien leurs cousins d'outre-mer. «Cet exemple montre bien qu'il est important de comparer des groupes de même niveau», souligne le chercheur.

«Pierre Mailloux, lui qui a une influence sur un certain sous-groupe de la société, est totalement irresponsable de citer des études sans avoir fait lui-même un recensement exhaustif de la littérature scientifique et surtout en avoir fait une analyse critique. Car rappelons-le, Pierre Mailloux affirme fonder ses affirmations sur deux ou trois études que le professeur Serge Larivée de l'Université de Montréal lui a fournies», déclare Dave Ellemberg, professeur de kinésiologie à l'Université de Montréal.

Les tests de QI

Mais que mesure au juste un test de QI? Ce test fut conçu à l'origine pour prédire la capacité d'un enfant à réussir à l'école. (voir F8, l'article désigné par Louis Cornellier). Le généticien français Albert Jacquard a déjà écrit que «l'objectif de la mesure du QI doit être non pas le plaisir de prévoir l'échec, mais la possibilité de prendre les mesures qui permettront de l'éviter», avant d'ajouter que «les multiples capacités de notre cerveau qui nous permettent d'avoir une attitude intelligente ne sont prises en compte que très partiellement par les fameux tests.»

Lui fait écho Dave Ellemberg qui insiste sur le fait que les tests de QI ne mesurent pas l'intelligence. «L'intelligence est beaucoup plus complexe, tranche le neuropsychologue clinicien. L'intelligence est multiple. Plusieurs facteurs, comme l'adaptation sociale, la capacité de planification et d'organisation, la mémoire à long terme et l'attention soutenue jouent un rôle dans l'intelligence. Or, ces habiletés cognitives ne sont pas nécessairement mesurées dans un test de QI.»

L'intelligence est-elle innée?

«Le réseau hyper complexe de circuits nerveux dont chacun de nous est doté est évidemment sous la dépendance de notre patrimoine génétique, affirme Albert Jacquard. Ce sont nécessairement des gènes qui fournissent des recettes de fabrication des substances qui entrent dans la composition des divers éléments de ce système.» Mais vient ensuite une phase au cours de laquelle les milliers de neurones du cerveau et plus encore les connexions — les synapses — qui les unissent se réorganisent et se stabilisent en fonction des expériences vécues.

Le développement des diverses capacités de notre cerveau ne serait pas totalement inscrit dans le programme initial, souligne-t-il avant de conclure qu'«on n'est pas intelligent, on le devient».

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