Les néo-créos attaquent Darwin

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Darwin et sa théorie de l'évolution seront-ils contestés dans les salles de classe de l'oncle Sam? On peut le craindre depuis que le président George W. Bush a affirmé plus tôt ce mois-ci que toutes les écoles de pensée méritaient d'être enseignées. Les partisans de la notion de «dessein intelligent» se sont réjouis de cet appui, eux qui habillent d'une rhétorique scientifique une thèse créationniste. La bataille a donc resurgi de plus belle entre la communauté scientifique, pour qui la théorie de la sélection naturelle est inébranlable, et les partisans de ce mouvement néo-créationniste qui la trouve insatisfaisante. Mais cette fois-ci, les tenants du «dessein intelligent» ont transformé le débat en un problème de liberté scolaire plutôt qu'en un affrontement entre science et religion.

Qu'en est-il donc de cette nouvelle thèse qui est défendue par quelques scientifiques dissidents et qui est financée par la droite conservatrice? Selon le concept de l'«Intelligent Design» (ID), que l'on traduit par «dessein intelligent», certains organismes vivants, voire certains phénomènes biologiques, comme la machinerie cellulaire, seraient trop complexes pour être le résultat d'une série de hasards successifs comme le suppose la théorie énoncée par Charles Darwin en 1858. Il y aurait nécessairement un «designer», un créateur intelligent derrière ces merveilles de la nature. En somme, la complexité de la vie et sa diversité sont telles qu'elles ne peuvent être expliquées par la théorie de l'évolution, selon laquelle l'occurrence de mutations géniques conférant un avantage est à l'origine de nouvelles espèces, voire de nouvelles formes de vie.

Aux yeux des défenseurs de l'ID, le flagelle de la bactérie, par exemple, ce micromoteur rotatif effectuant plusieurs dizaines de milliers de tours par minute et qui est constitué d'une trentaine de protéines — chacune étant essentielle pour que le moteur tourne —, ne peut résulter d'une série de petites améliorations successives sélectionnées par le processus de l'évolution. Il est fort improbable que l'évolution ait produit soudainement ces 30 protéines qui n'auraient eu aucune utilité avant d'être réunies dans le flagelle d'une bactérie, font remarquer les pères de l'idéologie.

Les biologistes conviennent que le processus de l'évolution n'aurait jamais conduit à la formation d'autant de structures biologiques différentes d'un seul coup. L'évolution aurait plutôt fait appel à des protéines existantes pour assurer cette nouvelle tâche. «Certaines protéines du flagelle exercent d'autres fonctions dans la cellule, explique David Morse, professeur de biologie à l'Université de Montréal. Elles ont pu être élaborées antérieurement pour d'autres activités et avoir été assemblées différemment par la suite. La cellule ne fabrique pas toujours tout à partir de zéro, elle essaie de nouvelles combinaisons. Et nous voyons les traces de ces événements dans l'ADN .»

Un autre exemple de complexité biologique que les théoriciens de l'ID remettent en question est le phénomène de la coagulation du sang chez les mammifères. Il s'agit en effet d'un phénomène complexe dans lequel interviennent plus de 20 protéines, qui comme les différentes pièces d'une trappe à souris, expliquent-ils, sont toutes absolument nécessaires. Si l'une d'elles manque ou est tronquée, la coagulation ne se fait pas. Un tel système est trop sophistiqué pour avoir émergé d'une succession de petits changements progressifs et cumulatifs comme l'évolution peut en permettre, répètent-ils. Seul un créateur intelligent peut aboutir à une telle finesse.

Or, compte tenu du fait que plusieurs de ces protéines — des enzymes, en l'occurrence — se ressemblent énormément, les scientifiques émettent l'hypothèse qu'elles auraient un ancêtre commun, une enzyme, dont le gène se serait dupliqué par erreur, explique David Morse. Or ces protéines supplémentaires se sont quelque peu modifiées au cours du temps et ont finalement permis d'améliorer la coagulation du sang. Les animaux qui en étaient pourvus ont ainsi eu plus de chances de survivre et de se reproduire.

Autre argument soulevé par les défenseurs de l'ID: puisque la sélection naturelle ne procède que par petites transformations dans l'ADN, lesquelles se traduisent par des modifications au niveau des protéines que la cellule synthétise, il est inimaginable qu'elle puisse conduire à l'émergence de nouvelles formes de vie, comme il en est apparu à foison durant l'explosion du Cambrien, il y a 500 millions d'années.

Mais les biologistes moléculaires ont découvert l'existence de gènes qui contrôlent l'activité de plusieurs autres gènes. Or de petites mutations dans ces gènes très puissants peuvent donner naissance à de nouvelles espèces. De plus, de nouvelles observations suggèrent que l'atmosphère terrestre se serait enrichie en oxygène durant le Cambrien, ce qui aurait permis l'émergence de formes de vie plus complexes.

Certains protagonistes du ID demeurent prudents quand on les interroge sur l'identité de ce créateur intelligent et avouent qu'ils ne l'ont jamais vu à l'oeuvre. Mais la plupart affirment sans hésiter qu'il s'agit fort probablement de Dieu. Toutefois, ils avancent des versions variées quant au moment et au nombre de fois où le créateur est intervenu. Par exemple, Michael J. Behe, professeur de biochimie à l'université Lehig en Pennsylvanie et un des principaux théoriciens de l'ID, avance que le «design» était peut-être déjà déterminé lors du big-bang, il y a 13,6 milliards d'années. Mais il lui semble tout aussi plausible que le créateur ait agi continuellement au cours de l'histoire de la vie. Rien n'est très clair dans tout ça.

Le concept de l'ID est soutenu et alimenté par un think tank, le Discovery Institute, qui s'est installé à Seattle en 1996. Cet institut qui regroupe une cinquantaine de chercheurs a principalement produit des livres sur le concept de «dessein intelligent», dont la plupart ont été publiés par des maisons d'édition religieuses. L'un des chercheurs de l'institut, le mathématicien William A. Dembski, s'est notamment appliqué à développer des algorithmes mathématiques qui soi-disant différencieraient les objets qui ont été conçus de ceux qui ont été formés par des processus naturels.

L'organisation est financée par des groupes, pour la plupart ayant des missions religieuses, et des têtes d'affiche, telles que la Fondation Bill Gates, qui a offert un million de dollars en 2000 et a promis en 2003 9,35 millions de dollars sur 10 ans.

Pour la communauté scientifique, l'ID est un créationnisme habillé de pseudo-science. On tente de paraître scientifique pour rendre plus crédible le message qui demeure essentiellement le même. Aux États-Unis, on voit dans l'ID un subterfuge permettant de contourner le diktat de la Cour suprême qui a interdit en 1987 l'enseignement du créationnisme, compte tenu que la thèse tenait de croyances religieuses.

François-Joseph Lapointe, professeur de biologie à l'Université de Montréal, considère en effet l'ID comme «un nouvel assaut des créationnistes, qui cette fois se cachent derrière un masque de scientifique».

«La théorie du "dessein intelligent" tente de combler les lacunes du créationnisme et en ce sens est beaucoup plus sophistiquée», ajoute David Morse. Contrairement aux créationnistes, les tenants de l'ID acceptent plusieurs conclusions de la science moderne. Ils reconnaissent que l'âge de l'univers serait de 13,6 milliards d'années et non pas de 10 000 ans, comme le suggère une traduction littérale de la Bible. «Mais même si les arguments sont parfois plus sophistiqués, on arrive toujours au même point. Si on ne peut pas expliquer quelque chose, c'est parce que ç'a été créé par Dieu, poursuit-il. La science ne peut pas prétendre avoir toutes les réponses. Or les partisans de l'ID avancent que, si la science n'a pas réponse à tout, eux en ont une.»

Pour Pierre Brunel, un professeur retraité de l'Université de Montréal qui a longtemps enseigné le cours de macroévolution et qui est le président de l'Institut québécois de la biodiversité, il apparaît également évident que «le "dessein intelligent" est un subterfuge pour faire passer des croyances religieuses pour de la science». «On ne peut pas prouver l'évolution expérimentalement parce qu'on ne peut pas expérimenter dans le passé, dit-il. Darwin a bâti un modèle conceptuel après avoir observé la diversité incroyable de la nature. Son modèle met énormément de temps à se confirmer et ne le sera probablement jamais complètement. C'est là qu'est le piège. Même si la théorie de l'évolution n'a jamais été invalidée ou contredite et qu'elle a constamment été renforcée, améliorée, bonifiée, raffinée, on ne peut pas la prouver hors de tout doute. Or c'est ce que désirent les personnes qui ont la foi. La science progresse en réduisant les incertitudes, mais elle ne les abolit jamais. Elle ne peut jamais arriver à la certitude qu'offrent les religions sans être capables d'apporter de preuves scientifiques.»

La science a tellement obtenu de bons résultats depuis son origine, fait remarquer le biologiste, que beaucoup de gens voient la science comme une magie qui donne des certitudes alors que ce n'est pas vrai. David Morse n'a rien contre les personnes qui ont des croyances, mais il a horreur qu'elles prétendent qu'il s'agit de science. «Il y a un gouffre énorme entre les croyances et la science», tranche-t-il.

Ce qui inquiète davantage François-Joseph Lapointe, c'est le fait que, dans certaines universités et collèges des États-Unis, on initie les étudiants à se forger un argumentaire — qu'il qualifie d'anecdotique — pour battre en brèche les évolutionnistes. Tandis que les scientifiques, eux, sont souvent dépourvus quand ils sont pris à parti par des créationnistes. «Se battre contre des fanatiques religieux avec des arguments scientifiques n'est pas facile, dit-il. La science n'est pas parfaite. N'importe quel bon scientifique admettra que la théorie de Darwin n'est pas sans faille. Darwin avait une vision de l'hérédité qui était biaisée. Après les grandes découvertes de la génétique des populations, sa théorie a été modifiée et s'est transformée en une nouvelle synthèse évolutive. La science se remet constamment en question, contrairement à la foi et à la religion, qui par définition reposent sur un dogme.»

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