Les enfants du cyberespace (1) - La génération Internet

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Les ados ont vu le jour en même temps que le cyberespace et ont grandi avec lui. Cette génération est sans contredit la plus branchée: 89 % des 12-17 ans utilisent Internet régulièrement et 99 % y ont recours occasionnellement. Le Devoir amorce aujourd'hui une série sur leur univers, qui se poursuivra lundi et mardi.

- slt sv? [Salut, ça va?]

- oui toi

- ok

- c [C'est] pas cher le ciné 2d [today/aujourd'hui] on y va?

- dakor [D'accord]

Voici le genre de conversation que tient Vincent Brunet avec ses amis lorsqu'il se connecte sur MSN [le logiciel de messagerie instantanée Messenger]. «Cela devient une habitude. Quand j'arrive chez nous, j'embarque sur l'ordi, je "chatte" [clavarde] avec une amie, je fais mon devoir de français, j'écoute la musique de Papa Roach et je regarde Musicworld. Quand j'ai terminé, je ferme mon cahier, j'éteins la télé et la musique et je continue à "chatter"», explique le garçon de 14 ans, qui traîne même son ordinateur portable en camping.

Si on trouve de tout sur Internet, on y trouve surtout ses amis, peut-on affirmer en paraphrasant le slogan publicitaire. Des mille usages du Net, c'est celui dédié à la communication interpersonnelle qui marque le plus le quotidien des adolescents, qui traversent une période d'intense socialisation. Ce «Web communicationnel» prend de plus en plus la forme de la messagerie instantanée, à laquelle ils se connectent dès qu'ils sont devant leur écran ou à proximité.

Né vers la fin des années 1990, cet outil a été popularisé chez les ados il y a trois ou quatre ans. Si Messenger [MSN] semble nettement le plus populaire, on retrouve également son équivalent Mac, i-chat, ainsi que le produit de Yahoo!.

La messagerie instantanée est en passe de devenir le mode de communication privilégié des adolescents, livrant une rude compétition au téléphone. Quelque 44 % des adolescents préfèrent cet outil pour communiquer avec leurs amis (45 % choisissent le téléphone), selon un sondage Ipsos-Reid réalisé auprès des jeunes Canadiens l'an dernier. Le courriel et la messagerie instantanée sont utilisés quotidiennement par 57 % des répondants de 12 à 17 ans et de façon hebdomadaire par 97 % d'entre eux. Un sondage québécois révèle par ailleurs que moins du quart des adultes ont recours à la messagerie instantanée.

Psychologue et professeur de communication à l'Université de Montréal, Luc Giroux observe que les jeunes ne se servent que d'une «région bien précise d'Internet», soit celle liée à la socialisation. «Ils utilisent MSN comme les jeunes d'hier utilisaient le téléphone à l'époque. Là, on retrouve une utilisation plus groupale du mode de communication. On avait tous des groupes d'amis à l'adolescence, mais là, ils deviennent plus compacts, parce qu'ils suivent le jeune chez lui le soir», observe M. Giroux.

Pour la jeune Audrey, 11 ans, MSN c'est surtout une façon de discuter avec ses amies tout en faisant autre chose. «Tu peux jouer à un jeu et en même temps les gens peuvent te rejoindre. Tu peux aussi clavarder avec plusieurs personnes en même temps», explique Audrey, qui amorcera sa sixième année dans quelques jours. Elle compte bien utiliser ce moyen de communication pour garder le contact avec ses amis rendus au secondaire.

Cet attrait pour le clavardage contredit ceux qui prédisaient un plus grand isolement des jeunes avec l'arrivée de l'ordinateur dans les foyers. «Cela agrandit leur réseau de connaissances. Ils ont une vie sociale plus évoluée qu'il y a quelques années. Loin d'avoir un effet d'isolement, des communautés se rebâtissent en fonction de liens d'intérêt plutôt que de proximité géographique», croit le directeur des enquêtes du Centre francophone de recherche sur l'information (CEFRIO), Éric Lacroix.

Une recherche menée par cet organisme l'an dernier a par ailleurs démontré que l'usage d'Internet ne s'est pas substitué à d'autres activités culturelles. «C'est plutôt l'inverse. Les plus grands utilisateurs ont davantage tendance à aller au cinéma, au théâtre et à consommer des biens culturels», ajoute M. Lacroix.

Si certaines craintes très présentes aux premiers balbutiements de la démocratisation d'Internet s'avèrent plus ou moins fondées, d'autres sont apparues avec le temps. Par exemple, la maman de Vincent, Lyne Leclair, est «horrifiée» à la lecture des conversations cybernétiques de son garçon: «Je ne trouve pas que cela les aide sur le plan scolaire. Il [Vincent] ne se force plus pour bien écrire et il est là-dessus tous les jours.»

Conseiller pédagogique à la Commission scolaire Marguerite-Bourgeoys, Marc-André Lalande ne s'inquiète cependant pas trop de l'apparition de ce langage raccourci. «Est-ce que parce qu'un élève va écrire "MDR", pour "mort de rire", en clavardant, il y a nécessairement un péril pour la langue? C'est peut-être frustrant pour les adultes qui ne comprennent pas. Au fond, c'est un peu comme les "Rogers" avec les CB ou les "stop" sur le télégraphe. On n'écrit pas dans un journal comme dans un magazine. On ne "chatte" pas comme on écrit un courriel», illustre-t-il, mentionnant que le clavardage est carrément interdit dans l'enceinte de plusieurs écoles, même en dehors des périodes de classe.

«Ce n'est pas dangereux!»

Si le langage tronqué dérange, c'est surtout la peur de voir les enfants en contact avec des étrangers qui suscite l'anxiété des adultes. Lorsque invités à décrire le fonctionnement de MSN, les jeunes interrogés s'empressent de vanter les vertus sécuritaires du dispositif. Ce n'est pas comme les «chat rooms» publics, où on peut «rencontrer des Roger de 53 ans», où «des vieux cochons de 21 ans se font passer pour 12 ans»; sur MSN, on choisit ceux avec qui on entre en contact, on peut accepter ou refuser d'ajouter une personne à son carnet d'adresse, entonnent en choeur les ados. Le laïus, et ses quelques variantes, a visiblement été pratiqué maintes fois.

À l'instar de plusieurs de ses amis, Audrey a décrit en détail le fonctionnement de la messagerie instantanée à ses parents pour les convaincre de l'installer chez eux, insistant sur le fait qu'on échange seulement avec des gens qu'on connaît. «Les adultes ne voient pas les choses sous le même angle. On connaît plus cela qu'eux. S'ils vont sur le Net, c'est seulement pour voir s'ils ont de l'argent dans leur compte en banque!», lance la fille de 11 ans qui fréquente l'école primaire Le Baluchon à Laval.

Son camarade Hugo a lui aussi dû donner le cours MSN 101 à ses parents. Il comprend néanmoins leurs appréhensions, étant donné toutes les «méchantes affaires» rapportées dans les médias à propos de jeunes qui «"chattent" avec du monde qu'ils ne connaissent pas». «Dès que les adultes entendent le mot "chat", ils pensent tout le temps que c'est mal, mais ils ne connaissent pas MSN. Avec MSN, on peut choisir nos "contacts"», précise le garçon.

Les parents ont probablement de bonnes raisons de s'inquiéter, puisque 14 % des ados canadiens se sont vu proposer une rencontre avec une personne croisée sur le Net, selon un sondage Ipsos-Reid.

Le professeur de communications Christian-Marie Pons tempère cependant ces craintes: «Cela marchait déjà au temps du chaperon rouge. Je ne pense pas que le Net soit devenu une forêt plus dense où il y a plus de loups. Les jeunes eux-mêmes sont devenus plus prudents. Ils vont moins vers l'étranger, cela ne les intéresse plus beaucoup». Il note d'ailleurs que l'intérêt pour les «chat rooms» tend à s'estomper. «Les jeunes passent plus de temps à confirmer leur petit réseau de copains.»

Luc Giroux constate lui aussi que l'utopie de la communication planétaire se concrétise peu. «Ce n'est pas parce que je peux téléphoner au Japon en ajoutant quelques numéros que je le fais. Les jeunes discutent en sous-groupes, en petits noyaux.»

Ceux qui avouent s'aventurer dans les «chat rooms» le font en «prenant des précautions»: ils savent bien qu'il faut s'abstenir de donner son vrai nom, son adresse ou des renseignements trop personnels. L'aventure laisse néanmoins un goût amer dans la bouche de plusieurs, surtout les filles. C'est le cas de Laurie, une copine de Vincent, qui est sortie éberluée d'une conversation tenue aux petites heures du matin sur le site français Caramail. «Un gars m'a demandé si je connaissais des petites filles de deux ans que je pourrais lui vendre. C'est complètement fou! C'est pas fort le monde que tu rencontres là», fait valoir la jeune fille de 15 ans, qui affirme cependant passer plusieurs heures par jour, voire même rester éveillée jusqu'à trois heures du matin, à discuter avec des copains. «C'est souvent moins gênant de se parler en "chat" qu'en personne», laisse-t-elle tomber.

Christian-Marie Pons constate que l'attachement à MSN n'est pas inconditionnel. Le téléphone a encore la cote pour des communications plus sérieuses. L'usage varie aussi selon l'âge de l'interlocuteur: «Le courriel, c'est pour communiquer avec les parents ou les grands-parents, parce qu'ils savent qu'ils ne sont pas branchés sur MSN. Ils ont vite repéré que les outils de communication se répartissaient selon les générations».

Luc Giroux pense pour sa part que la messagerie instantanée perdra peu à peu de son attrait au fur et à mesure que les jeunes vieilliront et que leurs besoins évolueront. «Ils vont davantage revenir à un usage de personne à personne, pour lequel le courriel est plus approprié», croit l'universitaire.

Comme les adresses MSN sont aussi des adresses de courriels [Hotmail], il y a cependant fort à parier que ces jeunes se retrouveront pour un conventum dans 10 ou 15 ans au moyen de ces adresses, longtemps après leur départ du foyer familial ou le déménagement de leurs parents.