Génomique - L'aube d'une nouvelle médecine

Pourquoi, lorsqu'un médecin nous prescrit un médicament, doit-il souvent procéder à quelques «essais» avant de trouver le bon produit ou le bon dosage? Parce que, explique le directeur de la recherche au Centre hospitalier de l'Université de Montréal, chacun d'entre nous réagit différemment à un médicament donné à cause de notre bagage génétique unique.

«La plupart des médicaments en usage ne sont efficaces que chez 30 % à 70 % des individus, informe Pavel Hamet, et on ne sait jamais à l'avance lesquels!» De surcroît, l'ingestion de médicaments inappropriés — qui provoquent d'importants effets secondaires — constitue la septième cause d'hospitalisation, rapporte-t-il.

Pourquoi en est-il ainsi? Le Dr Hamet explique qu'à l'heure actuelle, lorsqu'un médicament est mis en marché, c'est qu'il a donné de bons résultats sur, disons, 10 000 personnes. «Toutefois, en réalité, précise-t-il, ce médicament n'a pas "marché" sur chacune de ces 10 000 personnes, mais n'a été efficace que sur environ la moitié d'entre elles.»

Mais voilà que cet état de fait navrant pourrait radicalement changer, d'ici une décennie environ, grâce à une approche révolutionnaire: l'établissement de notre profil génétique personnel.

Dans le cadre d'un exposé intitulé «Du médicament à la génomique: réalité ou fiction?» qu'il donnera lors du premier Congrès international sur le médicament, Pavel Hamet fera valoir que nous possédons déjà «le plus formidable outil de prévention que la médecine ait jamais connu!».

Directeur de la recherche au Centre hospitalier de l'Université de Montréal (CHUM), le Dr Hamet se consacre à l'étude des maladies génétiques complexes telles que l'hypertension, le diabète ou la plupart des cancers. Il s'agit de maladies où plusieurs gènes jouent un rôle, de même que l'environnement dans lequel se trouve la personne atteinte. «Par exemple, dit-il, à peu près 50 % des maladies cardiovasculaires sont déterminées par la génétique et le reste, par l'environnement du patient.»

Photographie du bagage génétique

Grâce aux plus récents progrès de la génomique — des progrès qui remontent à deux ou trois ans seulement, si ce n'est à quelques mois —, on commence à voir comment un individu réagit lorsqu'on lui donne un médicament. «On appelle cela la dynamique ou la cinétique, indique le Dr Hamet, c'est-à-dire que, lorsque vous prenez un médicament, on observe comment celui-ci passe dans votre sang.» Le point d'intérêt de ces observations est la rapidité avec laquelle l'organisme métabolise le médicament — le temps qu'il met pour produire ses effets bénéfiques — puis à l'éliminer (afin d'éviter le plus possible les effets secondaires).

Or, cette capacité dépend en bonne partie de nos gènes. «S'il vous manque le ou les gènes nécessaires pour métaboliser un médicament en particulier, celui-ci n'aura aucun effet bénéfique sur vous, indique Pavel Hamet. Et, dans certains cas, il pourrait même avoir des effets nocifs.»

Mais voilà que, grâce aux techniques de la génomique, nous sommes capables de dresser le profil génétique de tout individu, et donc de voir s'il a ou non les gènes appropriés pour bénéficier d'un traitement particulier. «On peut donc déterminer, pour vous personnellement, qu'il ne faut pas utiliser tel ou tel médicament parce que celui-ci n'aura aucun effet [bénéfique] et pourra peut-être même produire des effets secondaires», confirme le Dr Hamet.

Techniquement, établir le profil génétique d'une personne, à partir du prélèvement d'une cellule, est une opération qui ne demande qu'une journée et ne coûte que 1000 $. La technique évolue même si rapidement qu'on arrive maintenant à établir le portrait précis de toute personne.

En effet, il y a peu de temps encore, on dressait le profil génétique d'une personne à partir de 500 marqueurs, alors qu'on arrive maintenant à le faire à l'aide de 500 000 marqueurs. «C'est un peu comme si vous preniez la photo de quelqu'un, explique le Dr Hamet. Une photo formée de 500 pixels [de 500 points], c'est un peu comme celle de Neil Armstrong sur la Lune! Vous voyez qu'il y a là quelqu'un qui se tient près d'un drapeau, mais pas grand-chose de plus. Par contre, avec une photo composée de 500 000 pixels, là, vous voyez tout très clairement. Et c'est précisément le type de portrait génétique qu'on obtient maintenant facilement et à peu de frais.»

Faire autrement?

S'il est désormais facile d'établir notre portrait génétique, cette technique soulève bien entendu de délicates questions: que faire de l'information ainsi obtenue? À quelles fins doit-on l'utiliser et que doit-on interdire?

Ainsi, si votre portrait génétique permet d'établir vos forces — vous possédez tel gène qui vous protège contre telle maladie —, on découvre également vos faiblesses (vous êtes susceptible de développer tel ou tel cancer).

On imagine aisément une foule d'usages douteux que pourraient notamment en faire certains employeurs ou compagnies d'assurance... Par contre, comme le relève le Dr Hamet, une telle information constitue également un prodigieux outil de prévention.

Heureusement que, pour l'heure, s'il est facile d'établir un profil génétique, on est encore loin d'être capable de l'interpréter adéquatement, c'est-à-dire d'en retirer les informations pertinentes. «Avant d'y parvenir, il faudra faire beaucoup d'essais, indique le Dr Hamet, et il faudra ensuite rendre ces résultats utilisables pour les médecins, car pour eux, ce sera une nouvelle médecine à apprendre. Tout cela nécessitera, à mon avis, une bonne décennie de travail...»

Dans un premier temps, il faudra valider le fait que tel gène, ou tel groupe de gènes, est nécessaire (ou néfaste) lors de la prise d'un médicament en particulier. Une telle interprétation fait d'ailleurs appel à une nouvelle discipline médicale: la bio-informatique. Et une fois qu'on aura développé cette connaissance, il faudra l'appliquer dans la pratique médicale quotidienne. «Qui sait si, un jour prochain, votre médecin n'enverra pas le prélèvement de l'une de vos cellules à un bio-informaticien qui, lui, déterminera le meilleur médicament à vous administrer?», relate le Dr Hamet.

C'est ainsi que l'utilisation de notre profil génétique doit encore traverser plusieurs barrières. «Mais s'il est démontré que cette technique est réellement utile, ne pourra-t-on faire autrement que de l'utiliser?, lance le spécialiste. Autrement dit, on courra un danger à se priver du plus puissant moyen de prévention que la médecine ait jamais créé!»

Collaborateur du Devoir