L'appât du grain

Photo: Agence France-Presse (photo)

La Chine est sur le point d'autoriser la commercialisation du riz OGM pour 1,3 milliard de Chinois. Ce sera le premier aliment de base transgénique à remplir les assiettes d'un cinquième de la population mondiale. Voici un reportage réalisé grâce à une bourse Nord-Sud attribuée par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) et l'Agence canadienne de développement international (ACDI).

Gongyin Ye couve d'un regard protecteur la vingtaine de pousses vertes qui s'élèvent au-dessus d'un bloc de polystyrène. Entreposées pour l'hiver dans la serre chauffée de l'université Zhejiang, à Hangzhou, à 200 kilomètres au sud de Shanghai, les tiges d'une dizaine de centimètres attendront encore un bon mois avant d'être plantées dans le champ d'essais voisin. Ces pousses sont infiniment précieuses: elles font partie des premières semences de riz OGM du monde.

Après plus de dix ans de recherches dans les laboratoires publics, la Chine est sur le point d'autoriser la commercialisation du riz OGM. D'ici deux ou trois ans, sans doute, 1,3 milliard de Chinois se nourriront de riz transgénique, matin, midi et soir. Des plantes génétiquement modifiées sont déjà commercialisées ailleurs dans le monde, principalement en Amérique du Nord. Mais la plupart sont destinées à l'alimentation animale et les consommateurs les absorbent presque uniquement sous forme de produits transformés. Le riz OGM chinois sera le premier aliment de base transgénique à remplir les assiettes d'un cinquième de la population mondiale.

Le gène Bt

Un tel choix ne saurait laisser la planète indifférente. Selon Zhu Zhen, professeur à l'Institut de génétique et de développement biologique de l'Académie des sciences, à Pékin, «si la Chine se met à produire du riz transgénique, le reste de l'Asie suivra sans doute». Les États-Unis profiteront de l'ouverture d'un immense marché pro-OGM et les consommateurs européens y verront l'ultime test qui validera ou éliminera leurs craintes vis-à-vis des aliments génétiquement modifiés.

D'ores et déjà, une dizaine de semences attendent leur heure dans les pipettes des laboratoires chinois. Parmi elles, des riz résistants à des maladies, tolérants aux herbicides, au sel, ou encore résistants aux insectes comme celui de Hangzhou. Ce riz contient le gène d'une bactérie du sol, Bacillus thuringiensis, qui fabrique naturellement une toxine capable de venir à bout de plusieurs insectes prédateurs de la céréale, de la famille des pyrales. «Ces bestioles attaquent 75 % des rizières chinoises et causent des pertes d'un milliard $US par an», estime Zhu Zhen.

Equipé du gène Bt, le riz biotech fera économiser aux agriculteurs chinois les trois ou quatre séances d'épandage de pesticides indispensables à chaque récolte. Dans une étude réalisée l'année dernière, Jikun Huang, directeur du Centre de politique agricole chinoise à Pékin, conclut que les gains pour les paysans pourraient s'élever à quatre milliards $US par an, l'équivalent des coûts en pesticides et en main-d'oeuvre. Pour les pro-OGM, cette manne permettrait de réduire les inégalités criantes entre les habitants des villes et les paysans, dont les revenus avoisinent les 300 $ par an.

Le riz Bt devrait aussi améliorer la santé des agriculteurs. «Les paysans épandent des produits chimiques sans vêtements protecteurs, déplore Jikun Huang. Ils ont des boutons sur les bras, vomissent quand ils rentrent chez eux ou développent des migraines, mais n'ont pas d'autre choix que l'usage intensif des pesticides s'ils veulent une récolte. Avec le riz Bt, des milliers d'empoisonnements seront évités chaque année.»

Mais à quel prix? Le manque de tests effectués sur la santé des consommateurs est peut-être la plus grande crainte des anti-OGM. La toxine fabriquée par le gène Bt est au coeur du débat. Se digérera-t-elle correctement ou risque-t-elle, au contraire, de produire des allergies chez les humains? «Une seule étude a été réalisée sur des rats nourris de riz Bt pendant trois mois, affirme Dayuan Xue, du ministère de l'Environnement à Pékin. Aucun effet négatif n'a été décelé. Mais ces travaux ne sont pas suffisants pour prendre la décision de nourrir un milliard d'individus de riz transgénique à chaque repas.»

Du côté des écologistes, on craint surtout la contamination des gènes étrangers vers le riz sauvage encore cultivé dans le sud de la Chine et considéré comme le dernier réservoir naturel de la biodiversité du riz en Asie. Le gouvernement pourrait certes décider de protéger les zones à risque en y interdisant la culture de riz OGM.

«Mais nous savons déjà que de telles mesures ne fonctionnent pas, avance Dayuan Xue. Nous avons l'expérience du coton Bt, autorisé depuis 1997 dans certaines régions ciblées. En réalité, les autorités laxistes laissent les paysans s'échanger leurs semences et cultiver du coton OGM jusque dans les zones protégées. La situation se répétera certainement avec le riz Bt. Dans le sud du pays, les pousses transgéniques se croiseront avec le riz sauvage, risquant de l'éradiquer.»

Une autre question continue d'alimenter le débat: ce riz plein de toxine Bt destiné à lutter contre des insectes spécifiques va-t-il éliminer d'autres espèces? «En Chine, les rizières sont souvent situées en bordure de champs de mûriers sur lesquels se nourrissent les vers à soie, explique Gongyin Ye, directeur du laboratoire d'entomologie de l'université Zhejiang. Je me suis donc demandé si les vers à soie seraient eux aussi empoisonnés par le pollen du riz Bt venu se déposer sur leurs feuilles.»

Après deux ans de recherches, le scientifique a bel et bien noté en laboratoire une hausse de la mortalité des larves se développant au contact du pollen de riz Bt. «Mais cet effet négatif n'a pas été constaté dans les conditions naturelles», affirme le chercheur. La question reste donc ouverte.

Et même avec les prédateurs du riz, le pari n'est pas gagné. En Amérique du Nord, les producteurs de plantes OGM savent que des zones tampons, semées de plantes traditionnelles, doivent servir de «refuges» aux insectes afin que leurs descendants ne développent pas de résistance aux toxines de la plante transgénique.

Mais en Chine, où les paysans cultivent des parcelles d'un demi-hectare en moyenne, ces règles ne sont pas appliquées dans les champs de coton Bt. «Les agriculteurs veulent tous cultiver des graines OGM. Des régions entières se retrouvent ensemencées de coton Bt à l'intérieur desquelles aucun refuge n'a été aménagé, décrit Dayuan Xue. Nous nous attendons malheureusement à y voir apparaître des résistances d'un jour à l'autre.» Ce qui signifiera le retour des insectes ravageurs dans les champs de coton et l'annulation des bénéfices des OGM pour les agriculteurs. «Avant de cultiver du riz Bt, il faut surtout apprendre à gérer correctement les cultures transgéniques», conclut le scientifique.

Mais les entreprises, elles, sont pressées. C'est que le bénéfice qu'elles pourraient tirer de ces semences high-tech est énorme. À côté du riz traditionnel, la moitié des surfaces de riz en Chine sont plantées avec des variétés hybrides. Ces riz développés durant les 30 dernières années sont le résultat de croisements entre espèces apparentées qui leur confèrent un caractère particulier, par exemple un meilleur rendement.

Problème: ce caractère se perd le plus souvent dès la deuxième génération et les paysans sont obligés de racheter leurs semences chaque année. Aussitôt qu'un riz OGM aura obtenu le feu vert du gouvernement, les entreprises tenteront de le croiser avec leurs meilleurs hybrides. «Les paysans adopteront certainement un riz dopé qui, en plus, ne nécessite pas de pesticides», avance Dayuan Xue. Ces riz à la fois hybrides et OGM seront dès lors la poule aux oeufs d'or des multiples compagnies chinoises de production et de distribution de semences.

«Nous sommes prêts»

Des entreprises privées chinoises ont déjà entamé les négociations avec les labos publics pour avoir accès à leurs semences génétiquement modifiées. «Nous sommes prêts à payer des redevances à qui de droit», affirme Mo Yun, directrice de la compagnie de semences Da Bei Nong, à Pékin.

Mais, justement, à qui verser l'argent? Certaines semences, comme le riz Bt de Gongyin Ye, qui provient du laboratoire canadien d'Illimar Altosaar, à l'université d'Ottawa, ont nécessité l'utilisation de brevets appartenant à des compagnies ou universités occidentales.

Négocier avec l'Occident ou acheter directement des universités ou du gouvernement chinois, c'est la question à laquelle personne en Chine ne semble pouvoir répondre pour le moment. Les Occidentaux, quant à eux, gardent le silence, attendant sans doute le moment opportun pour réclamer ce qu'ils estimeront être leur dû.

Pourtant les principaux concernés, les consommateurs ignorent presque tout de la bataille qui se joue dans les labos et ministères. Même si une loi récente ordonne l'étiquetage des produits OGM dans les magasins, elle n'est pas respectée. Et, à vrai dire, tout le monde s'en moque: dans un sondage réalisé cette année dans un supermarché de Pékin, 70 % des Chinois avouent n'avoir jamais entendu parler des OGM et 27 % en ont simplement quelques notions de base.

«La plupart des gens ne font pas attention à la provenance des aliments qu'ils achètent, explique Jiang Lai, 20 ans, étudiante en économie à l'université de Pékin. Et, de toute façon, les légumes bio sont beaucoup trop chers pour qu'on s'y intéresse», conclut-elle avec un large sourire.