Régénérer le cerveau vieillissant

Photo: Getty Images Contrairement à ce qu’on a longtemps cru, le cerveau conserve sa plasticité — sa capacité à modifier ses connexions — au-delà de la période du développement, voire toute la vie.

Les programmes d’entraînement cérébral proposés pour contrer le déclin cognitif sont de plus en plus populaires chez les personnes âgées qui appréhendent la maladie d’Alzheimer dès qu’elles accusent des pertes de mémoire. Mais ces entraînements ont-ils réellement un effet sur le cerveau ? Des chercheurs de l’Institut-hôpital neurologique de Montréal (Neuro) mènent actuellement une étude visant à mettre en évidence les modifications que certains de ces entraînements engendrent dans le cerveau.

« Nos capacités cognitives, c’est-à-dire notre capacité à traiter l’information de façon rapide et efficace et notre capacité à nous concentrer sur une tâche, atteignent un sommet à l’âge de 30 ans, et commencent ensuite à décliner, mais sans engendrer nécessairement de difficultés, sauf chez les personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer, qui accélère ce déclin », rappelle d’entrée de jeu le neurologue Étienne de Villers-Sidani, chercheur principal de cette étude.

Mais contrairement à ce qu’on a longtemps cru, le cerveau conserve sa plasticité — sa capacité à modifier ses connexions — au-delà de la période du développement, voire toute la vie, car « nous pouvons apprendre pendant toute notre vie adulte », fait-il remarquer.

C’est probablement grâce à cette neuroplasticité que les programmes d’entraînement cérébral semblent être bénéfiques. « Des études ont montré que cette stratégie semble avoir un bon potentiel, mais il n’y a pas de fondements clairs. On ne sait pas quels sont les ingrédients actifs qui sont en jeu dans les bénéfices que l’on peut tirer de ces entraînements. Nous n’avons pas de preuves scientifiques », souligne-t-il.

Quand nous vieillissons, ce sont principalement notre capacité d’attention et notre capacité à aller chercher de l’information de façon fluide et à traiter rapidement les informations que nous percevons par nos sens, comme la vision et l’audition, qui eux-mêmes se sont affaiblis, qui déclinent, note le neurologue.

« L’attention est cruciale. Si nous ne sommes pas attentifs, il n’y a rien qui rentrera [dans notre tête]. S’il y a beaucoup de choses qui se passent autour de nous et beaucoup d’informations qui circulent et qu’on n’arrive pas à vraiment concentrer notre attention sur un sujet, alors notre capacité à bien le traiter sera diminuée. Et cela entraînera un ralentissement des processus cognitifs. C’est comme chez un enfant atteint d’un trouble du déficit de l’attention qui, parce qu’il n’arrive pas à écouter attentivement ce que le professeur explique et non pas parce qu’il n’a pas de mémoire, ne se rappelle pas la leçon enseignée », explique-t-il.

L’essai clinique ACTIVE mené par des chercheurs états-uniens a montré que les effets bénéfiques (sur la rapidité et la mémoire) d’un entraînement cérébral ciblant les sens et l’attention sur les fonctions cognitives sont maintenus 5 ans, voire 10 ans après la fin de l’entraînement, souligne le Dr de Villers-Sidani.

Ce type de programme vise à « réentraîner notre capacité d’attention à bien échantillonner notre environnement sensoriel, ce qui permet d’améliorer la qualité des informations que notre cerveau reçoit et, de ce fait, l’aide à traiter l’information de façon plus efficace, avec pour conséquences une mémoire et une rapidité d’exécution accrues », explique-t-il.

Le rôle de l’acétylcholine

Or, on sait que l’acétylcholine (ACh), une substance utilisée par les neurones du cerveau pour communiquer entre eux, joue un rôle très important dans les processus de l’attention ainsi que dans la plasticité du cerveau. À partir de l’âge de 30 ans, son abondance commence à diminuer. Le seul médicament qui est actuellement approuvé pour le traitement de la maladie d’Alzheimer vise à accroître le fonctionnement du système cholinergique (communiquant à l’aide de l’ACh), précise-t-il.

Pour toutes ces raisons, les chercheurs du Neuro croient que l’entraînement cérébral permettrait d’accroître la présence de cet important neurotransmetteur dans le cerveau. L’étude INHANCE qu’ils effectuent vise à vérifier cette hypothèse et à documenter où et comment dans le cerveau, l’entraînement semble avoir le plus d’impact.

Pour ce faire, deux types d’entraînement cérébral différents seront prescrits à deux groupes de participants distincts. Ces entraînements se déclinent sous forme de séances d’activités ludiques inspirées de l’étude ACTIVE et dont le niveau de difficulté augmente au cours du temps. Ces activités se font sur tablette dans le confort de son salon, à raison de 30 minutes par jour, pendant 10 semaines.

S’il y a beaucoup de choses qui se passent autour de nous et beaucoup d’informations qui circulent et qu’on n’arrive pas à vraiment concentrer notre attention sur un sujet, alors notre capacité à bien le traiter sera diminuée. Et cela entraînera un ralentissement des processus cognitifs.

 

Avant leur entraînement et une fois celui-ci terminé, les participants subissent un examen de leur cerveau par une technique particulière de tomographie par émission de positrons mise au point au Neuro. Cette technique permet de voir l’impact de l’entraînement sur le système cholinergique dans l’ensemble du cerveau. « Nous allons regarder notamment si la présence d’ACh s’est accrue dans les aires corticales liées à l’attention, ainsi que dans les aires visuelles et auditives, après l’entraînement, et si ces changements surviennent plus spécifiquement avec un des deux types d’entraînement utilisés », signale le Dr de Villers-Sidani.

Les chercheurs mesurent aussi la réactivité de la pupille, « qui est un biomarqueur qui nous renseigne sur l’état de santé du système cholinergique », ainsi que la variabilité du rythme cardiaque, c’est-à-dire « la capacité du coeur à changer rapidement son rythme entre deux battements, un phénomène qui est aussi contrôlé par l’ACh par le biais d’un nerf reliant le cerveau au coeur », avant et après l’entraînement. « Un coeur capable d’une grande variabilité est un indicateur d’une bonne santé à la fois du coeur et du cerveau », souligne le neurologue.

L’étude permettra aussi d’identifier les catégories de personnes qui sont le plus susceptibles de tirer des bienfaits de cet entraînement.

« Ce type d’entraînement peut même s’avérer bénéfique pour les personnes qui commencent à souffrir de la maladie d’Alzheimer, tout comme l’exercice est salutaire pour les personnes atteintes d’une maladie cardiovasculaire », avance le Dr de Villers-Sidani.

« Au terme de cette étude, les médecins disposeront désormais de preuves claires et tangibles des bienfaits de l’entraînement cérébral quand ils le proposeront à leurs patients », s’enthousiasme-t-il.

L’étude a déjà débuté avec une soixantaine de participants âgés de 65 ans et plus dotés d’une cognition relativement préservée. L’équipe espère en recruter une quarantaine de plus. Les personnes désireuses de participer à l’étude INHANCE peuvent manifester leur intérêt auprès de l’équipe du Neuro (neurocog-cru.neuro@mcgill.ca ou par téléphone au 438 240-2009).
 

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