La recherche d’une nouvelle voie vers la bibliodiversité

Jean-Benoît Nadeau
Collaboration spéciale
La recherche francophone est très productive, mais elle est essentiellement publiée en anglais.
Illustration: Patrik Roberge La recherche francophone est très productive, mais elle est essentiellement publiée en anglais.

Ce texte fait partie du cahier spécial Francophonie scientifique

« L’Afrique publie, mais on ne le voit pas. Il faut que ce soit partagé, ouvert et accessible. On prône la bibliodiversité », dit Marie-Lise Sabrié, directrice de la mission culture scientifique et technologique à l’Institut de recherche pour le développement (IRD). Cet organisme, basé à Marseille, emploie plus de 2000 personnes vouées à la recherche, au renforcement des capacités et à la diffusion.

« Dans bien des pays en développement, la littérature scientifique mondiale est inaccessible à cause de la mainmise de quatre grands éditeurs anglophones », a expliqué Mme Sabrié durant l’atelier La publication scientifique francophone : quel avenir ?, lors des deuxièmes Assises de la francophonie scientifique tenues au Caire fin octobre. « Cet oligopole exige des prix d’abonnement inabordables aux universités du Sud, en plus de réclamer des “frais de traitement” de 800 à 15 000 dollars par article à leurs auteurs. »

Son équipe de 30 personnes, entièrement vouée à la diffusion et au partage des connaissances scientifiques, encourage la création de grandes plateformes en accès libre ou des systèmes d’autoarchivage. Elle cite AfricArXiv et le Grenier des savoirs, qui s’ajoutent aux plateformes francophones telles que Érudit au Québec ou Cairn.info en Belgique. L’IRD exploite son propre d’archivage, appelé Horizon, qui reçoit 10 000 demandes de téléchargement par jour.

En plus de soutenir de nouvelles publications comme Global Africa, de l’Université Gaston Berger à Saint-Louis, au Sénégal, l’IRD travaille aussi au renforcement des compétences. « En 2019, dit Marie-Lise Sabrié, nous avons tenu un premier colloque sur la science ouverte à Dakar. Et cette année, c’était au Bénin, à propos des données ouvertes en recherche. »

La course aux citations

 

« Les francophones produisent énormément de recherche », dit Abdelmajid Benamara, secrétaire général de la Fédération des conseils arabes de la recherche scientifique, qui participait à la même tribune aux Assises. Il cite de mémoire les données qu’il a lui-même extraites de la base de données Scopus : entre 2017 et 2021, les pays francophones ont produit plus de 3,5 millions d’articles scientifiques, dont plus de 55 % étaient publiés dans des revues de rang A, c’est-à-dire de haute qualité scientifique. « C’est de la recherche de haut niveau, d’une très grande valeur économique. Sauf que cette recherche est essentiellement publiée en anglais. »

Dans le cadre du même atelier, l’ingénieur tunisien n’hésite pas à exprimer un certain malaise quant à des politiques contraignantes pour la publication en français. « Les politiques ne doivent pas interdire de publier en anglais, mais plutôt encourager à le faire en français. Il faut trouver le moyen de valoriser la langue française. »

Il voit deux moyens de renverser le cours des choses. D’abord, l’excellence en recherche, qui suppose un travail de haute qualité. Et il faudrait que tous les établissements aient leur comité d’éthique qui contrôle l’application de la déontologie universitaire. « Nous vivons une course à la citation, et le plagiat est l’équivalent du dopage en sport. »

Abdelmajid Benamara explique qu’il faudra également orienter le système de promotion et de recrutement qui favorise également l’anglais. « Les commissions de recrutement et de promotion des grandes universités favorisent l’anglais et ne reconnaissent même pas les revues de langue française. Les subventionnaires accordent souvent des primes pour la publication en anglais. Même dans les colloques en France, on demande au conférencier de s’exprimer en anglais. La course à la visibilité des chercheurs et des universités a poussé plusieurs revues francophones à devenir bilingues ou en langue anglaise, comme Mécanique et industries, devenue Mechanics & Industry. »

Changer les règles du jeu

 

D’après Marie-Lise Sabrié, il se développe actuellement un mouvement contraire porté depuis 2019 par l’Initiative d’Helsinki sur le multilinguisme dans la communication savante. « L’évaluation des chercheurs doit se faire sur la base d’autre chose que le nombre de citations. Elle devrait aussi considérer leurs livres, leurs rapports d’expertise, leurs prises de parole publiques, leurs efforts de vulgarisation. »

Le scientifique en chef du Québec, Rémi Quirion, y travaille. Le Fonds de recherche du Québec, qu’il dirige, soutient les publications en langue française à travers le portail Érudit et remet des prix mensuels reconnaissant les meilleurs articles en français.

Il en appelle cependant à un certain réalisme en évoquant sa propre carrière. « Il faut reconnaître que, même à cela, les chercheurs francophones continueront de proposer leurs meilleurs résultats aux publications anglophones les plus prestigieuses. »

Aux chercheurs qui veulent publier en français malgré leurs impératifs de carrière, il suggère de débuter par des revues de littérature. « Un professeur peut très bien demander à un étudiant de produire ce genre d’article, qui est très utile à l’enseignement et aux décideurs. »

Abdelmajid Benamara croit néanmoins que de bonnes politiques auront un réel pouvoir d’influence. « Écrire en anglais, c’est une peine. C’est un investissement en temps et en argent terrible rien que pour se faire corriger. La vérité est que si on donnait aux chercheurs francophones réellement le choix, ils publieraient majoritairement en français. »

Ce contenu spécial a été produit par l’équipe des publications spéciales du Devoir, relevant du marketing. La rédaction du Devoir n’y a pas pris part.

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