Cap sur le nord

Pascaline David
Collaboration spéciale
Aude Flamand récolte des échantillons d’eau et de sédiments dans les Territoires du Nord-Ouest, chez la communauté des Inuvialuits de Tuktoyaktuk.
Bay Berry Aude Flamand récolte des échantillons d’eau et de sédiments dans les Territoires du Nord-Ouest, chez la communauté des Inuvialuits de Tuktoyaktuk.

Ce texte fait partie du cahier spécial Relève en recherche

Étudiante à la maîtrise en océanographie à l’Université du Québec à Rimouski (UQAR), Aude Flamand a composé un conte illustré pour vulgariser ses recherches sur l’impact du dégel du pergélisol en territoire autochtone. Ce projet original lui a valu un billet direction l’Islande, pour présenter ses résultats lors de la finale du concours Mon projet nordique, qui fait rayonner la relève scientifique s’intéressant aux enjeux liés à la nordicité.

C’était il y a plus de 100 000 ans. Alors qu’il se balade sur la côte arctique, un jeune homme baptisé DOM se cogne la tête et tombe dans un profond coma. Au fil du temps, son corps se fait ensevelir, puis piéger sous la glace, ce qui le préserve de la dégradation. Lors d’une journée très chaude, la falaise s’écroule et voilà qu’exposé à l’air libre, le corps du protagoniste commence à se décomposer. Lorsqu’elle l’aperçoit, Féérique, une jeune fille qui passait par là, se jette sur lui pour le protéger.

Voici la singulière histoire du conte de fées imaginé par Aude Flamand afin de vulgariser ses recherches sur le dégel du pergélisol, une couche du sol imperméable restée gelée pendant au moins deux ans. Par des tests d’incubation, elle a observé comment la matière organique présente dans le pergélisol côtier se comporte au moment de dégeler. Les techniques de fluorescence et d’absorbance lui permettent de déterminer la signature optique, c’est-à-dire la présence de la matière de la terre vers l’eau.

« Mes résultats démontrent qu’une partie de la matière est rapidement séquestrée par les oxydes de fer », lance-t-elle. Quand le fer s’oxyde, il absorbe la matière, la protégeant ainsi de la dégradation sous forme de gaz à effet de serre. Dans le conte de la chercheuse, le processus est représenté par DOM, acronyme du terme anglais dissolved organic matter, tandis que Féérique incarne le fer.

Une amitié fragile

 

Ce phénomène était déjà connu, mais il est moins documenté dans un environnement côtier où le sol est gelé depuis des millénaires. Or, les sédiments marins représentent un puits de carbone très important. Selon les prévisions climatiques, environ 40 % du pergélisol disparaîtra d’ici la fin du siècle. Et il contient deux fois plus de carbone que l’atmosphère. « Quand la matière du pergélisol est relâchée, elle va dans les systèmes aquatiques et l’atmosphère, faisant perdurer les stocks de carbone mondiaux », souligne Aude Flamand.

Documenter ce qui arrive à cette matière organique issue du dégel du pergélisol, sa composition et ce qu’elle devient est donc fondamental, puisqu’elle est une source considérable de gaz à effet de serre. « Féérique et DOM ont une belle amitié, mais cela pourrait changer, car elle n’est pas permanente, souligne la chercheuse. La matière protégée pourrait de nouveau être soumise aux épreuves environnementales liées aux dérèglements climatiques. »

Travailler avec la communauté

 

Pour récolter les données nécessaires, la chercheuse est partie plusieurs mois dans les lointains Territoires du Nord-Ouest, chez la communauté des Inuvialuits de Tuktoyaktuk. « Je me suis fait de très bons amis, mais j’ai senti une déception de la communauté envers les scientifiques, qui ne montrent pas souvent les retombées de leur travail, explique-t-elle. Pourtant, ses membres ont des connaissances précieuses et observent directement les changements climatiques sur leur territoire. »

Devant ce constat, Aude Flamand décide de composer une histoire afin de la présenter à la communauté. Cet été, l’étudiante a travaillé avec une aînée de Tuktoyaktuk pour intégrer dans son livre DOM au bois dormant des termes en inuvialuktun. Cette langue autochtone, qui comprend plusieurs dialectes, est en danger, mais elle n’a pas dit son dernier mot.

À la mi-octobre, la chercheuse s’est envolée vers Reykjavik, en Islande, pour présenter ce conte lors de la finale du concours de vulgarisation Mon projet nordique, de l’Institut nordique du Québec. « C’est une occasion de rendre la science plus accessible tout en faisant marcher notre créativité, car les scientifiques sont aussi créatifs », affirme-t-elle, un brin espiègle. L’événement a lieu dans le cadre de l’Arctic Circle Assembly, le plus grand réseau international de coopération sur l’avenir de l’Arctique, auquel participent gouvernements, organisations, entreprises, universités, et bien d’autres.

Un stage à l’UNESCO

Française installée au Québec depuis 11 ans, Aude Flamand s’est forgé un intérêt pour la chimie dès le cégep. « J’ai eu un professeur incroyable qui m’a poussée à aller en biochimie à l’université », raconte-t-elle avec enthousiasme. Après un baccalauréat à l’Université Concordia, elle se joint à l’Institut des sciences de la mer de Rimouski, à l’UQAR, plus précisément au laboratoire de la professeure Gwénaëlle Chaillou. « Ça a cliqué tout de suite, j’ai toujours eu un intérêt pour les changements climatiques et l’océan », poursuit la jeune femme.

L’étudiante devrait déposer son mémoire d’ici la fin de la session d’automne. Dès le mois de novembre, un stage à la Commission océanographique intergouvernementale de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) l’attend à Paris. « [La Commission] a une volonté d’inclure le savoir autochtone dans la gestion des sciences océaniques », lance-t-elle. Un rêve qui se réalise pour la jeune scientifique passionnée.

Ce contenu spécial a été produit par l’équipe des publications spéciales du Devoir, relevant du marketing. La rédaction du Devoir n’y a pas pris part.

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