Années 2010: l’intelligence artificielle en accéléré

Isabelle Delorme
Collaboration spéciale
Yoshua Bengio, directeur scientifique de Mila, a reçu en 2019 le prix Turing de l'Association for Computing Machinery (ACM), considéré comme étant le « prix Nobel d'informatique », pour ses travaux menés dans le domaine de l'apprentissage profond.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Yoshua Bengio, directeur scientifique de Mila, a reçu en 2019 le prix Turing de l'Association for Computing Machinery (ACM), considéré comme étant le « prix Nobel d'informatique », pour ses travaux menés dans le domaine de l'apprentissage profond.

Ce texte fait partie du cahier spécial 100 ans de l'Acfas

L’invention d’Internet à la fin du XXe siècle a transformé nos vies. Elle a aussi permis à une autre révolution technologique de s’accélérer dans les années 2010 : l’intelligence artificielle (IA). À Montréal, un riche écosystème de chercheurs se met en place autour de l’un des pères de l’apprentissage profond, Yoshua Bengio. L’histoire de l’IA ne fait que commencer.

L'intelligence artificielle (IA) en tant que domaine de recherche autonome est née en 1956, à la Conférence de Dartmouth. Mais l’engouement qui suit dans les années 1960 laisse progressivement place à une période de vaches maigres. « Les promesses des décennies 1970 et 1980 n’ont pas été tenues, et le financement de l’intelligence artificielle s’est fortement réduit », raconte Maxime Colleret, historien des sciences et doctorant à l’Université du Québec à Montréal. Les chercheurs qui s’intéressent à ces technologies ne disposent alors pas des données nécessaires pour faire fonctionner les algorithmes.

Un nouvel engouement

 

Un vent favorable souffle à nouveau sur l’IA au début des années 2010. « La puissance de calcul des ordinateurs s’est beaucoup améliorée, dit Maxime Colleret. Par ailleurs, Internet et les réseaux sociaux génèrent des sommes de données importantes sur lesquelles on peut entraîner les algorithmes. »

À l’Université de Montréal, Yoshua Bengio, professeur au Département d’informatique et de recherche opérationnelle, travaille avec une équipe de chercheurs sur l’apprentissage profond, qui s’inspire du cerveau humain pour apprendre aux machines à apprendre. « Autour de 2011-2012, ces méthodes ont commencé à connaître des percées de performance pour la reconnaissance vocale et la reconnaissance d’objet, qui ont suscité un grand intérêt dans le monde de la recherche, mais aussi des industriels », explique Simon Lacoste-Julien, professeur au même département.

L’intelligence artificielle recommence à attirer les investisseurs. « On promet qu’elle va avoir des retombées socioéconomiques majeures. Certains prédisent même qu’elle va transformer l’ensemble de la société et automatiser le travail intellectuel », raconte Maxime Colleret. Des prédictions « hyperboliques, comme souvent lors de percées technologiques majeures », selon l’historien des sciences. Les gouvernements canadien et québécois réagissent en injectant des capitaux importants.

Mila : un carrefour de talents

 

En 2017, 100 millions de dollars sont débloqués pour soutenir le développement de l’IA au Québec et le Comité d’orientation de la grappe en intelligence artificielle (COGIA) est mis en place pour orienter les investissements. En 2018, il recommande au gouvernement d’investir d’importants fonds publics pour soutenir la création et le fonctionnement d’un organisme charnière entre le monde universitaire et le milieu industriel : Mila (l’institut québécois d’intelligence artificielle). Cet institut fondé par Yoshua Bengio à l’Université de Montréal en 1993 portait auparavant le nom de Lisa (Laboratoire d’informatique des systèmes adaptatifs). « Yoshua Bengio voulait créer une sorte de “Silicon Mountain” d’intelligence artificielle à Montréal, afin de continuer à construire une masse critique de chercheurs et d’attirer les talents », indique Simon Lacoste-Julien qui a rejoint son équipe en 2016. D’autres organismes créés depuis 2015 (IVADO, IVADO Labs et Scale AI) reçoivent également des fonds publics.

Le financement et l’écosystème montréalais attirent des géants comme Google, Facebook, Samsung ou Microsoft, qui ouvrent des laboratoires de recherche dans la métropole. D’anciens chercheurs de l’équipe de Yoshua Bengio, comme Hugo Larochelle (chez Google Brain), reviennent à Montréal après avoir travaillé à l’étranger. Les étudiants aussi. « Nous en sommes à la deuxième ou troisième génération formée par Mila, qui commence à former d’autres gens », se réjouit Sasha Luccioni, chercheuse en intelligence artificielle.

L’éthique au premier plan

Plusieurs grands chercheurs qui travaillaient dans le domaine de l’intelligence artificielle ont rejoint l’industrie au cours des années 2010, comme le Britannique Geoffrey Hinton (Google) ou le Français Yann LeCun (Facebook).« Yoshua Bengio a choisi de ne pas suivre le chant des sirènes et de rester à l’Université de Montréal pour continuer à faire grandir un écosystème universitaire », souligne Simon Lacoste-Julien. Il s’intéresse également aux aspects éthiques de l’IA. Jouant un rôle central dans l’élaboration et le rayonnement de la Déclaration de Montréal pour un développement responsable de l’intelligence artificielle, dont la version préliminaire a vu le jour en 2017, il « s’entoure de personnes qui ont la même vision, et cela crée une masse critique autour de l’éthique », explique Sasha Luccioni. Une notion gravée dans les valeurs de Mila. « Cela nous permet de nous rappeler de toujours l’inclure dans nos recherches », dit Simon Lacoste-Julien.

L’institut vient d’ailleurs d’intégrer une nouvelle formation en éthique, le programme TRAIL, dans le parcours de ses étudiants. Cette innovation va permettre de combler une importante lacune, selon Sasha Luccioni. « L’informatique est généralement considérée comme centrée sur l’ordinateur, et non sur la société. Jusqu’à maintenant, les étudiants à la maîtrise ou au doctorat en IA n’y étaient pas formés », souligne la chercheuse.

Pourtant, les problèmes ne manquent pas, comme les biais créés ou amplifiés par les algorithmes ou les assistants virtuels (chatbots en anglais) non déclarés sur le Web. « Ces derniers sont devenus tellement performants que des utilisateurs peuvent les confondre avec des humains », prévient Simon Lacoste-Julien. Or trop souvent, les chercheurs issus de l’informatique « ne sont pas vraiment conscients des problèmes posés par ces outils », observe-t-il. L’intérêt de les former à ces défis n’a rien d’artificiel.

À voir en vidéo