Technologie: Campus Ubisoft: stupeur et inquiétude dans le milieu

La conférence de presse annonçant la création du Campus Ubisoft n'était pas encore terminée que, chez les intervenants oeuvrant dans l'industrie québécoise du divertissement virtuel, la stupeur faisait place à l'inquiétude.

Peu de personnes dans le milieu ont compris le geste du gouvernement Charest. Pour ces chefs d'entreprises, que l'État québécois puise à même les fonds publics afin de créer un «campus» logé à la même enseigne qu'une entreprise privée, à savoir Ubisoft, est tout à fait inacceptable. La plupart d'entre eux craignent, avec raison, d'être défavorisé lorsqu'il sera temps d'embaucher ces éventuels diplômés du «Campus Ubisoft».

De plus, cette annonce se veut un camouflet aux nombreuses écoles d'enseignement spécialisé publiques et privées qui, depuis des années, ont oeuvré à la formation de ces centaines de jeunes qui travaillent en ce moment dans l'industrie.

De fait, lorsqu'on examine les derniers gestes posés par le gouvernement québécois, on ne peut que se poser la question: l'État québécois entend-il favoriser une entreprise au détriment des autres, ou véritablement encourager une industrie en plein essor?

Se réjouir

Pourtant, il y avait de quoi se réjouir de la première annonce entourant les projets d'expansion d'Ubisoft. À terme, l'appui des gouvernements provincial et fédéral à Ubisoft ne pouvait que rejaillir sur toute l'industrie du divertissement électronique.

D'où la réaction des membres de cette industrie à la création du Campus Ubisoft.

Pourtant, il y a deux semaines de cela, dans cette même chronique, nous appelions le ministre de l'Éducation à appuyer l'ensemble de l'industrie, en mettant en place avec ses intervenants une véritable politique de formation, qui aurait pu bénéficier à l'ensemble de toutes les sociétés québécoises. La réponse du gouvernement avec le Campus Ubisoft est loin de satisfaire l'ensemble de l'industrie. Chacune des entreprises oeuvrant dans ce milieu sera-t-elle obligée de lever la main afin de demander son propre campus? Voyons donc!

De plus, ne nous comptons pas d'histoires: où croyez-vous que les étudiants, une fois leur formation terminée, iront travailler? Formés dans les locaux d'Ubisoft, avec le matériel et la «façon» Ubisoft de faire les choses et même, éventuellement, sur des projets de jeux qui seront éventuellement commercialisés par Ubisoft, il sera tout naturel pour les nouveaux diplômés de chercher un boulot dans le même édifice, chez l'éditeur français.

Pas question ici de blâmer Ubisoft. Après tout, les frères Guillemot sont en affaires pour réussir, et quand un gouvernement leur offre des telles occasions d'expansion, comment refuser?

Pousser sa vision

Pourtant, il eut été si simple pour le gouvernement de monsieur Charest de pousser plus loin la vision d'un simple encouragement corporatif et de créer une véritable dynamique avec l'ensemble de l'industrie afin d'asseoir le Québec comme véritable plaque tournante internationale du divertissement électronique.

En effet, avec des compagnies éditrices d'outils comme Softimage et Discreet qui sont établies depuis toujours à Montréal, des écoles reconnues comme le Centre Nad ou le Collège Inter-Dec, des cégeps comme celui du Vieux-Montréal qui offrent une formation collégiale poussée dans ce domaine, des institutions de haut savoir comme Polytechnique, l'Université de Montréal, McGill, l'Université Sherbrooke, etc., qui sont capable de fournir des diplômés qualifiés et un bassin de compagnies dynamiques, un mélange de petites et de grandes corporations, tout était en place pour créer une véritable synergie, un formidable projet capable d'affirmer la place de Montréal sur la scène internationale. Il ne manquait que la touche gouvernementale pour attacher les ficelles de ce qui aurait pu être un formidable projet socio-économique. Pourtant...

Loin d'être terminée, cette affaire risque, au contraire, de rebondir au visage du gouvernement. Déjà, l'industrie se mobilise et compte bien se faire entendre à Québec et dans les médias.

De plus, une chose que le gouvernement n'avait pas prévu risque de métamorphoser l'avantage compétitif que détenait ce gorille de 800 livres qu'est Ubisoft en un éventuel monstre de 1600 livres nullement attaché au Québec.

En effet, depuis la semaine dernière, nous avons appris qu'Ubisoft et Electronic Arts, le numéro un mondial du jeu, sont en période de discussions. Quelles seront les résultats de ces discussions, nul ne saurait le dire. Il suffit toutefois de rappeler que EA détient déjà près de 20 % du capital-actions d'Ubisoft pour concevoir qu'un éventuel rachat d'Ubisoft par EA serait dans le domaine du possible.

L'avenir

Advenant un tel rachat, qui nous dit que EA serait intéressée à conserver les emplois d'Ubisoft à Montréal? Peut-être, mais peut-être pas. De plus, en supposant qu'Electronic Arts décide de demeurer à Montréal, il semble que l'ensemble des programmes gouvernementaux, fédéral comme provincial, qui viennent d'être annoncés en faveur d'Ubisoft ne seraient pas déclarés caduques, en autant qu'EA respecte les clauses des contrats. Je vous laisse imaginer les hauts cris de l'industrie d'ici si EA, une compagnie multimilliardaire, bénéficiait de tels avantages, alors qu'il n'en serait rien pour eux.

Bref, posons une fois de plus la question: que voulons-nous véritablement? Quelques programmes qui ne peuvent que profiter à une ou deux entreprises, ou un véritable plan d'action qui permettra à l'ensemble de l'industrie d'amplifier son affirmation sur la scène mondiale?

***

Reid à surveiller

Nous nous demandions, en 2004, si la gouvernance en ligne était vraiment une des priorités du gouvernement Charest. La réponse nous est parvenue vendredi dernier avec la nomination de Henri-François Gautrin à titre de ministre délégué au Gouvernement en ligne (voir l'entrevue réalisée par mon collègue Paul Cauchon).

Cependant, dans ce dossier, il faudra aussi surveiller de près l'ex-ministre de l'Éducation, Pierre Reid. En effet, Pierre Reid prend la tête du nouveau ministère des Services aux citoyens et se devra de travailler en étroite collaboration avec M. Gautrin afin de concrétiser les conclusions contenues dans le «rapport Gautrin» et qui touchent tout autant l'administration, la gouvernance et la démocratie en ligne.

Ceux qui doutent des capacités de Pierre Reid dans ce rôle devraient se souvenir qu'avant de faire le saut en politique, le ministre Reid était sous-ministre à l'Innovation à Ottawa, un rôle qui lui a permis d'être aux faits des grands enjeux socio-économiques des technologies. En s'adjoignant un véritable sous-ministre en titre comme dirigeant principal de l'information, Pierre Reid sera l'homme fort chargé d'accomplir la réorganisation de l'État.

mdumais@ledevoir.com

À voir en vidéo