Typologie de la Béringie

Les peuples autochtones ont leurs légendes pour expliquer leur présence en Amérique. Le peuplement du continent fait débat dans la communauté scientifique
Photo: iStock Les peuples autochtones ont leurs légendes pour expliquer leur présence en Amérique. Le peuplement du continent fait débat dans la communauté scientifique

L’ADN ancien révèle des secrets bien gardés sur les migrations, l’évolution et le métissage des populations humaines, mais également sur l’histoire des agents pathogènes et des animaux. Cinquième et dernier article de cette série sur la bouillonnante science qu’est la paléogénomique.

D’où venons-nous ? Les premiers Homo sapiens sont apparus en Afrique il y a peut-être 300 000 ans. Notre espèce s’est ensuite répandue en Eurasie, où elle a croisé d’autres hominidés, tous disparus depuis. Il a fallu encore des dizaines et des dizaines de milliers d’années avant de retrouver nos ancêtres dans les Amériques.

Les peuples autochtones ont leurs légendes pour expliquer leur présence ici. Le peuplement du continent fait débat dans la communauté scientifique avec les archéologues, les anthropologues, les linguistes, les paléoclimatologues et, maintenant, les généticiens aux premiers rangs des échanges. Les questions fondamentales portent sur l’origine des migrants, sur leur modalité de déplacement (à pied ou en bateau) et sur la vitesse de leur dissémination.

Après la découverte du site Clovis (du nom d’une ville du Nouveau-Mexique), en 1929, il était admis que les premiers humains étaient arrivés en Amérique en une seule vague, il y a environ 13 000 ans, par la Béringie, en suivant des migrations de grands animaux. Le nom dérivé du détroit de Béring désigne un pont terrestre ayant existé entre la Sibérie et l’Alaska après le dernier maximum glaciaire. Les glaciations quaternaires ont alors abaissé le niveau de la mer de plus de 100 mètres par rapport au niveau actuel dans cette partie du monde. L’hypothèse Clovis First stipulait que les pointes de flèches trouvées au Nouveau-Mexique, puis un peu partout sur le continent, témoignaient d’une seule et même population d’origine.

De nouvelles découvertes archéologiques, des datations de plus en plus fines et les recherches génétiques ont enrichi le portrait et permis de comprendre que nos ancêtres de la culture Clovis n’étaient pas les premiers sur le continent.

« Depuis dix ou quinze ans, la génétique a complètement changé notre interprétation de l’histoire de l’humain sorti d’Afrique, résume Ariane Burke, professeure du Département d’anthropologie de l’Université de Montréal. Les découvertes appuyées sur la génétique nous permettent aussi de mieux comprendre la diversité des humains séparés géographiquement les uns des autres. »

L’arbre généalogique de l’humanité ressemble maintenant à un buisson phylogénétique complexe. La génétique a même permis de comprendre des échanges d’ADN entre les espèces humaines qui se sont côtoyées pendant des dizaines de milliers d’années. Les descendants européens portent environ 2 % de gènes néandertaliens. « Notre histoire depuis 300 000 ans est beaucoup plus riche et compliquée qu’on le pensait », ajoute la professeure Burke.

Une certitude, une hypothèse

 

La professeure s’intéresse elle-même au paléolithique moyen (-300 000 à -40 000 ans avant le présent), au dernier maximum glaciaire (environ -20 000 ans) et au mode de dispersion des populations à la préhistoire. Elle parle d’une certitude et d’une hypothèse concernant l’origine des Autochtones d’ici.

« Il y a une certitude maintenant que les populations indigènes de l’Amérique centrale et du Sud viennent d’Asie centrale, dit-elle. Génétiquement, on peut retrouver leurs racines en Asie centrale. Génétiquement, ils sont bien enracinés. »

L’hypothèse toujours en débat est dite de la « Standstill Hypothesis » ou encore du statu quo béringien. On parle aussi du modèle de l’incubation en Béringie (IMB pour les pros). Cette idée date des années 1930 et a été fortement appuyée par les recherches et découvertes récentes de la génétique.

Les paléogénéticiens ont compris qu’un certain nombre de mutations génétiques apparaissent dans le Nouveau Monde sans être présentes ailleurs, en Sibérie par exemple. Ce constat laisse penser qu’une population souche isolée suffisamment longtemps par les changements climatiques pendant plusieurs milliers d’années s’est ensuite dispersée dans les Amériques quand le recul des glaciers a permis de pénétrer le continent, soit il y a environ 15 000 ans.

« Il est proposé que ces humains étaient en Sibérie de l’Est, là où sont maintenant le détroit de Béring et une partie de l’Alaska et du Yukon, résume Mme Burke. Peut-être que le dernier maximum glaciaire les a isolés pendant des milliers d’années de la population souche en Asie centrale et qu’ils se sont ensuite dispersés dans les Amériques. C’est une hypothèse sur des bases génétiques qui reste à tester, parce que nous avons très peu de données archéologiques. »

L’inondation d’une bonne partie de la Béringie et des zones côtières ne facilite pas les recherches. La taille probable de l’ancienne population non plus.

Des leçons du passé

 

Du terrain, Ariane Burke n’arrête pas d’en faire. Elle a accordé l’entrevue téléphonique au début de l’été depuis l’Espagne, où ses équipes testaient les prévisions de leurs modèles climatiques et de leurs modèles archéologiques pouvant indiquer où, en Europe, pendant le dernier maximum glaciaire, se trouvaient les territoires les plus viables pour les humains. Les fouilles réalisées en juin se concentraient dans la zone centrale de la péninsule ibérique, jugée de prime abord peu propice aux installations humaines.

La professeure montréalaise est aussi rattachée comme chercheuse invitée au Oeschger Centre for Climate Change Research, à Berne, en Suisse. Une concordance s’établit ainsi entre les recherches sur des temps très reculés et des problèmes on ne peut plus actuels. « J’essaie d’éclairer le présent, comme beaucoup d’archéologues d’ailleurs. Dans le passé, les gens ont vécu des changements climatiques très abrupts. Ils ont survécu. Ils ont peut-être des leçons à nous donner par rapport aux changements déjà en cours. »

Quand elle était étudiante et qu’elle se spécialisait en archéozoologie, en 1990, Mme Burke a elle-même fouillé les grottes du Poisson-Bleu, dans le nord du Yukon. Elle dit en fait « mille neuf cent nonante », à la belge. Vingt ans plus tard, sa propre doctorante Lauriane Bourgeon a repris et complété les études sur deux des trois grottes du site réputé abriter les vestiges archéologiques les plus anciens et les mieux conservés (pour cette période) au Canada. On y trouve des ossements de mammouths, de chevaux, de visons, de caribous, de moutons, d’oiseaux, de poissons, d’ours et même de lions.

« Lauriane, qui est maintenant la Dre Bourgeon, a fait les découvertes de traces de découpe, explique Mme Burke. Trouver des traces de découpe sur des ossements, c’est déjà un indice de présence humaine. On a fait dater les os. On a conclu que le site a été probablement utilisé pendant plusieurs périodes, dont le dernier maximum glaciaire. Ça pourrait être un petit indice de l’existence de cette fameuse population d’origine. Elle aurait été empêchée de migrer vers le sud par les glaciers et vers l’ouest de la Sibérie. »

Des traces de peuplement plus anciennes encore ont été identifiées. Encore au Nouveau-Mexique, des chercheurs de l’Université du Texas ont récemment établi qu’un grand tas d’os de mammouth datait de 36 250 à 38 900 ans. Aucun outil de pierre n’y a été découvert, mais les os présentent certaines marques typiques de l’équarrissage et du grillage au feu.

En 2021, des universitaires français ont affirmé avoir retrouvé des traces humaines sur huit sites brésiliens occupés de 13 000 à 40 000 avant aujourd’hui. Les plus sceptiques n’y croient pas et notent qu’aucun reste humain ne vient confirmer les hypothèses.

La convergence des preuves devient essentielle dans cette quête multimillénaire. La génétique ou la linguistique peuvent fournir des pistes très solides, que l’archéologie peut ensuite asseoir avec des artefacts. « Les hypothèses attrayantes rivalisent, dit la spécialiste Burke. Pour les démêler, il faut des preuves matérielles, combiner plusieurs lignes de pensée et montrer qu’elles sont cohérentes entre elles. Pour la datation, c’est bien d’avoir un échantillon. C’est encore mieux d’en avoir deux ou trois, tous cohérents. »


Une version précédente de ce texte, qui indiquait que le paléolithique moyen se situait entre -300 000 à -400 000 ans avant le présent, a été corrigée. Il est plutôt entre -300 000 à -40 000 ans avant le présent.



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