Je est un autre, ou la génétique des sosies

Des sosies non apparentés ont été photographiés par le Québécois François Brunelle dans le cadre d’une recherche sur la génétique menée par une équipe savante barcelonaise. Sur cette photo, Normand Grenier et Ahmed Galipeau.
Photo: François Brunelle Des sosies non apparentés ont été photographiés par le Québécois François Brunelle dans le cadre d’une recherche sur la génétique menée par une équipe savante barcelonaise. Sur cette photo, Normand Grenier et Ahmed Galipeau.

Des sosies non apparentés identifiés et photographiés par l’artiste québécois François Brunelle depuis des décennies cachent des similarités génétiques insoupçonnées jusqu’ici.

Une étude d’une équipe savante de Barcelone basée sur 32 couples de la grande galerie brunelloise vient de démontrer que les « ultrasosies » — ceux qui se ressemblent le plus — partagent non seulement des caractéristiques génétiques communes, mais aussi des habitudes de vie, bien qu’ils ne se connaissent pas. Cette conclusion ajoute une autre couche de complexité aux rapports entre l’inné et l’acquis, et pourrait même déboucher sur des applications médicolégales.

François Brunelle a commencé sa quête de copies humaines en 1999. Il expose ses étonnantes trouvailles dans les galeries et les musées, ainsi que sur son site personnel sous le titre Je ne suis pas un sosie ! (I’m not a look-alike !). Il en a déniché et immortalisé environ 250 paires dans le monde entier, et la quête continue.

Les résultats de l’étude comparative catalane sont parus dans la revue scientifique Cell Reports. Ses conclusions commencent à faire le tour du monde, et les articles de la presse internationale sur le projet des sosies de François Brunelle remplissent déjà des classeurs et un coin du nuage numérique. « Ce n’est pas la première fois que mon projet suscite l’intérêt médiatique, mais là, c’est une bonne secousse », dit au Devoir le photographe.

Photo: François Brunelle Geneviève Benoit et Nancy Dumais

Des psychologues ont déjà utilisé ses portraits de duplicatas pour des recherches sur l’identité, par exemple. Mais l’angle génétique est tout nouveau.

« Au début, j’avais des doutes »

François Brunelle a été approché par le professeur Manuel Esteller, de l’Université de Barcelone, alors que se trouvait lui-même par hasard à Madrid. « Au début, j’avais des doutes et j’ai émis beaucoup de réserves — par rapport à la confidentialité, par exemple, dit le Montréalais. J’ai envoyé promener le professeur, mais il est revenu à la charge l’année suivante. On s’est revu à Barcelone. Il est très enthousiaste, très charismatique. »

L’artiste a finalement ouvert son carnet de bal au savant. La recherche scientifique a mis cinq années à aboutir. « C’est le projet de ma vie, dit-il. Je suis d’ailleurs resté en relation avec les modèles. Ce travail m’a donné 500 nouveaux amis qui m’ont aidé à fabriquer le projet. »

Trente-deux paires ont accepté de participer à l’enquête des généticiens en fournissant des échantillons d’ADN. Leur photo en noir et blanc a été scrutée par trois logiciels de reconnaissance faciale pour comparer 27 caractéristiques physiques de leur visage, allant de l’emplacement des sourcils à l’écart entre les yeux, en passant par la taille et la position des lèvres par rapport à d’autres éléments du visage.

Une moitié des duos non apparentés a été sélectionnée pour ses traits particulièrement ressemblants, comme le sont les jumeaux identiques.

 

Les données montrent que ces 16 « vrais » sosies partagent plus de gènes que les 16 autres jugés moins ressemblants. Cette évidence voulant que les gens très semblables en apparence sans être apparentés partagent des gènes n’avait jamais été prouvée. Dans le jargon, ces calques font preuve d’une ressemblance phénotypique (basée sur l’apparence physique) doublée d’une ressemblance génotypique. Comme nous sommes sept ou huit milliards d’humains sur Terre, les combinaisons génétiques peuvent se dédoubler.

Photo: François Brunelle Nathaniel Siry-Fortin et Edward Toledo

« Ces personnes se ressemblent vraiment parce qu’elles partagent des parties importantes du génome ou de la séquence de l’ADN », a résumé le Dr Esteller dans une entrevue au New York Times parue cette semaine. L’équipe de Barcelone a décliné la demande d’entrevue du Devoir.

Au-delà des seuls gènes

Les chercheurs ont aussi trouvé certaines similitudes dans les habitudes de vie et le comportement des sujets qui pourtant ne se connaissaient aucunement avant d’être présentés pour la photo. Les rapprochements concernent par exemple la pratique d’exercice physique ou la consommation de certains produits.

« Ces résultats fournissent non seulement des informations sur la génétique qui déterminent notre visage, mais pourraient également avoir des implications pour l’établissement d’autres propriétés anthropométriques humaines et même des caractéristiques de la personnalité », résume la présentation de l’étude dans Cell Reports. Le professeur Esteller croit par exemple que les conclusions auront des implications futures en médecine légale et en diagnostic génétique.

Une trace d’ADN retrouvée sur le lieu d’un crime pourra-t-elle aider un jour à reconstruire le visage d’un criminel ? Une simple photo d’un patient pourrait-elle pointer vers des indices génétiques signalant la forte possibilité de développer une maladie ? Ce genre de possibilités débouche évidemment sur de profondes et fondamentales questions éthiques.

La recherche pionnière a d’ailleurs ses défauts évidents, à commencer par le nombre limité de sujets étudiés. Le mode de sélection des paires (sur photos en noir et blanc) introduit aussi des limites. L’ascendance européenne de presque tous les sosies restreint l’extension des conclusions dans le monde entier.

Une quête artistique

 

Une cinéaste vient de proposer à François Brunelle de tourner un documentaire sur son fabuleux et riche projet en repartant en chasse aux semblables, en Chine cette fois.

Sa quête des semblables ne fait d’ailleurs pas appel à l’intelligence artificielle, pourtant maintenant capable de trouver des ressemblances entre deux humains vivants ou disparus.

« Mon projet, c’est de réunir des gens, au même moment devant une caméra, et de capter leur interaction quand ils se tiennent par les épaules ou qu’ils s’embrassent, dit le capteur de doubles. Les femmes sont d’ailleurs moins gênées par cette façon de faire. Un sosie, c’est quelqu’un que l’on confond avec quelqu’un d’autre. Ces deux personnes n’ont pas besoin d’être parfaitement identiques », explique-t-il en se lançant finalement dans le résumé de la pièce Amphitryon de Plaute, qui joue sur le vacillement de l’identité avec comme personnage central l’esclave Sosie…

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