Le «business» pharmaceutique dopé à l’ARN

L’ARN est une longue molécule encodant de l’information génétique. Sorte de photocopie de l’ADN, il est utilisé comme livret d’instruction par les cellules pour fabriquer des protéines. Les possibilités offertes par les thérapies à l’ARN sont donc infinies. 
Photo: Steve Mabon, Tom Misteli, NCI Center for Cancer Research, National Cancer Institute, NIH L’ARN est une longue molécule encodant de l’information génétique. Sorte de photocopie de l’ADN, il est utilisé comme livret d’instruction par les cellules pour fabriquer des protéines. Les possibilités offertes par les thérapies à l’ARN sont donc infinies. 

Et si on pouvait « programmer » génétiquement un médicament pour soigner des cancers, prévenir la malaria, endiguer le VIH, guérir certaines maladies rares ? C’est la promesse des grandes entreprises pharmaceutiques qui développent des « plateformes » de thérapies à l’ARN. Le potentiel est immense, mais fait craindre la concentration du pouvoir entre les mains de quelques géants, comme Apple, Microsoft ou Google dans l’univers numérique.

N’empêche : l’enthousiasme règne chez les chercheurs, qui voient de nouveaux débouchés apparaître pour le fruit de leurs travaux. La foudroyante preuve de concept des vaccins à ARN messager (ARNm) contre la COVID-19 ouvre la voie à une petite révolution en médecine, estiment-ils.

« C’est le rêve de tous ceux qui font de la recherche, particulièrement en cancer : se dire que le mécanisme qu’ils ont découvert va vivre, qu’il aura un impact réel », dit avec enthousiasme Thomas Duchaine, professeur de biochimie à l’Université McGill et directeur associé de l’Institut du cancer Rosalind et Morris Goodman.

Les nouvelles possibilités ne se limiteront pas aux vaccins, mais s’étendront à l’ensemble des thérapies à l’ARN. La percée majeure concerne la livraison de ces molécules très fragiles à l’intérieur du corps humain. Grâce à des enveloppes lipidiques novatrices — dont Moderna et BioNTech ont perfectionné la recette —, il est désormais possible de les expédier à bon port, c’est-à-dire aux cellules voulues.

Une fois sur place, les molécules d’ARN effectuent leur travail. Elles peuvent donner des instructions à nos cellules pour produire des protéines déclenchant une réaction immunitaire contre un virus, pour stimuler l’expression d’un gène protecteur contre le cancer, pour bloquer l’expression d’un gène néfaste lié à une maladie rare, etc.

Traditionnellement, les médicaments imitent des enzymes, qui sont des protéines. Leur action dans le corps est parfois difficile à prévoir et à circonscrire. Les thérapies génétiques, au contraire, touchent très précisément la cible désirée. « Ça, c’est magique en maudit ! » lance le biochimiste Jean-Pierre Perreault, un spécialiste de l’ARN à l’Université de Sherbrooke.

Fin avril, Moderna annonçait en grande pompe l’installation dans la région de Montréal d’une usine capable de produire 100 millions de doses de vaccin par année. Son arrivée dans la métropole comporte aussi un partenariat de recherche avec l’Université McGill.

Concrètement, cela veut dire que les universitaires pourront envoyer le code génétique de la thérapie qu’ils développent à Moderna, et que celle-ci leur renverra des fioles de leur sérum expérimental. Les chercheurs pourront ensuite tester ces thérapies à l’ARN sur des souris et, éventuellement, sur des humains. Si les essais cliniques sont concluants, l’entreprise se lancera dans la production. Les acteurs du milieu appellent ce service « prêt-à-utiliser » « une plateforme ».

« Il faut vraiment une optimisation, une plateforme, pour produire de l’ARN à plus grande échelle », soutient Anne Gatignol, chercheuse à l’Institut Lady Davis et professeure de médecine expérimentale à l’Université McGill. Cette spécialiste du VIH espère arriver à créer un vaccin à ARN contre les protéines structurales de ce virus responsable du sida grâce à la plateforme qui sera mise à sa disposition dès 2024.

L’avenir est dans les plateformes

« Les plateformes, je pense que c’est probablement le futur de la biopharmaceutique », estime Patricia Gauthier, directrice générale de Moderna Canada, en entrevue au Devoir. Certes, il y a les risques financiers et technologiques inhérents au développement des plateformes, « mais une fois que ça fonctionne, ça réduit en fait les risques au cours de la recherche. Après, on peut bâtir un écosystème avec des partenariats, par exemple ».

Le modèle d’affaires de Moderna s’articule justement autour de l’externalisation de la recherche et du développement (R&D) que permet la plateforme. Avec 3200 employés à travers le monde, Moderna « n’a vraiment pas la prétention qu’on est des experts dans tous les champs thérapeutiques où on veut aller », dit Mme Gauthier, précisant que l’externalisation de la recherche permet de « travailler avec les meilleurs dans leur domaine, peu importe où ils sont ».

Résultat : finis les laboratoires traditionnels de R&D. Qui plus est, les techniques de production de vaccins par ARN permettent de réduire considérablement la superficie d’usines de fabrication. « C’est comme de la science-fiction. C’est très informatisé », dit l’avocate, qui a été à la tête de la division des vaccins chez GSK Canada au cours des dernières années. Quelques dizaines de personnes suffisent aux activités de l’usine « en temps de paix », c’est-à-dire lorsqu’il n’y a pas de pandémie.

« La beauté de l’ARN messager, c’est qu’on peut faire un vaccin contre lagrippe une semaine et, dix jours plus tard, faire un vaccin contre la COVID-19… parce que c’est la même chimie et les mêmes ingrédients », ajoute-t-elle.

Ce modèle d’affaires a poussé dans les derniers mois Moderna à multiplier les « ententes de collaboration » avec les universités d’ici et d’ailleurs : l’Université du Queensland en Australie, l’institut Sanofi Pasteur en France et en Tunisie, l’Université Vanderbilt au Tennessee, les Instituts américains de la santé (NIH) et l’Université Harvard.

Au Canada, peu après l’annonce du partenariat avec l’Université McGill, la biotech américaine confirmait un partenariat avec l’Université de Toronto dans lequel elle mettra ses technologies à la disposition de chercheurs qui œuvrent en génétique moléculaire, en génie biomédical et en biochimie.

Et ce n’est que le début, dit Patricia Gauthier. « Moderna Canada a seulement 18 mois. On a établi ces ententes en combattant la pandémie, en fournissant des doses de vaccins et en signant une entente avec le gouvernement fédéral. C’est juste le commencement ; on a mis nos assises. »

Risques de concentration

 

Professeur de droit à l’Université de Copenhague et directeur fondateur du Centre d’études avancées en droit de l’innovation biomédicale, Timo Minssen estime que la recherche à partir de plateformes transformera considérablement la recherche en sciences de la vie. « Les changements seront encore plus marqués [lorsque les propriétaires des plateformes] partageront davantage leurs interfaces avec des chercheurs, créant des écosystèmes d’innovation », indique-t-il.

Une nouvelle ère qui pourrait avantager les propriétaires de ces plateformes, qui déjà « jouent un rôle d’orchestration »de la recherche. Si plusieurs biotechs développent leurs propres plateformes, la pandémie a propulsé à l’avant-scène quelques entreprises : Moderna et l’alliance formée par BioNtech et Pfizer.

M. Minssen n’hésite pas à comparer ces « écosystèmes de plateformes » à ceux qu’ont développés depuis 2000 les géants du numérique grâce à leurs systèmes d’exploitation. « Les propriétaires contrôlent des infrastructures clés dont ils partagent les interfaces avec des parties externes. Comme pour Apple et Google, le partage de ces interfaces amène ceux qui collaborent à créer des innovations qui deviennent complémentaires à leur plateforme », indique-t-il.

Est-ce que ces craintes de concentration sont justifiées ? « C’est une trèsbonne question », concède Mme Gauthier, de Moderna. « Ça crée une certaine interdépendance. Mais on n’est pas les seuls, il y a d’autres compagnies qui s’intéressent à cette nouvelle tendance. »

Et en effet, depuis le début de la pandémie, ça bouge dans l’industrie. En 2020, le géant britannique GSK a conclu un partenariat avec CureVac, propriétaire d’une plateforme technologique d’ARNm. Idem pour le géant français Sanofi, qui a acquis pour 3,2 milliards Translate Bio. Cette biotech a créé une plateforme en ARNm pour développer des médicaments afin de traiter ou de prévenir des maladies débilitantes et potentiellement mortelles.

La force québécoise

 

Malgré les risques de dépendance à la nouvelle plateforme, les scientifiques québécois interviewés par Le Devoir accueillent favorablement l’arrivée de l’entreprise d’une valeur de 59 milliards de dollars américains. Déjà, ils débordent d’idées, à tester avec les outils mis à leur disposition.

L’entente avec la comète pharmaceutique Moderna fera en sorte que les universitaires n’auront plus besoin de « passer une carrière à se battre pour développer un médicament à partir d’une idée qu’ils ont eue 20 ou 30 ans plus tôt », estime M. Duchaine. Une association plus étroite entre les universitaires et l’industrie « pourrait être extrêmement bénéfique », ajoute pour sa part Mme Gatignol.

D’autant plus que le Québec dispose d’une « force scientifique » unique au Canada en matière de recherche sur l’ARN. Cette excellence s’expliquerait notamment par la présence historique à Montréal de deux poids lourds du domaine, Robert Cedergren (Université de Montréal, décédé en 1998) et Nahum Sonenberg (Université McGill, en poste depuis 1979), qui ont formé toute une génération de chercheurs.

Les acteurs du milieu s’attendent maintenant à ce que la présence de Moderna favorise la création d’un écosystème entrepreneurial autour de cette communauté scientifique. Pour combler la demande attendue en main-d’œuvre, l’Université McGill lance même une maîtrise en biofabrication pharmaceutique l’automne prochain.

Et qu’en est-il de la protection de la propriété intellectuelle des découvertes qui se feront dans les universités québécoises ? Aucune clause de l’entente Moderna-McGill n’établit le partage des droits entre le chercheur, l’Université et l’entreprise, selon les informations obtenues par le professeur Duchaine. Des négociations auront lieu au « cas par cas ».

Si ces détails intéresseront certainement les avocats des parties concernées, M. Duchaine, qui sait que beaucoup de malades du cancer comptent sur les chercheurs comme lui, pense à autre chose. « On a un pipeline qui part de la formation et qui arrive à la thérapie. Et ça, pour moi, c’est plus important que de savoir qu’un chercheur a de l’argent dans ses poches. »



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