Marilyn ou Thatcher?

Dix étapes pour passer de la pulpeuse Marilyn Monroe à la froide Margaret Thatcher. Source: UCL
Photo: Dix étapes pour passer de la pulpeuse Marilyn Monroe à la froide Margaret Thatcher. Source: UCL

L'une est de fer, l'autre toute en rondeurs suggestives. Entre l'ancienne première ministre britannique Margaret Thatcher et l'icône américaine Marilyn Monroe, un fossé en apparence infranchissable se creuse. Pourtant, en faisant le pont entre ces deux visages bien connus, une petite leçon de physionomie s'est transformée en une étonnante découverte scientifique qui a permis de lever le voile sur la manière dont le cerveau reconnaît un visage.

Mettre un nom sur un visage: l'opération, répétée plusieurs fois par jour, est devenue anodine, à quelques exceptions frustrantes près, quand un nom refuse soudain de sortir des limbes de notre cerveau engourdi. Mais derrière ce blocage momentané, il y a tout un mécanisme que des scientifiques britanniques viennent à peine de percer.

Les scientifiques savaient que certaines régions du cerveau étaient en cause, mais ils ignoraient de quelle manière et dans quel ordre. Des chercheurs de l'University College London (UCL) ont dénoué le mystère en mettant au jour un procédé en trois étapes, la première s'attardant aux traits physiques, la deuxième départageant le connu de l'inconnu et la dernière retraçant l'information recherchée.

Le procédé retenu par l'équipe de Pia Rotshtein pour décrypter le phénomène est aussi ludique qu'efficace. La chercheuse a en effet soumis des gens à une succession de clichés photographiques montrant la transformation d'une personne connue à une autre. En tête de ce drôle de panthéon, la transformation de la «Dame de fer» en la plus mythique des bombes sexuelles américaines, mais aussi celle du dernier James Bond, l'acteur Pierce Brosnan, en... Tony Blair!

La transformation progressive du visage d'une personne à l'autre a révélé que notre cerveau est infatigable et ne souffre aucune ambiguïté. «Notre étude a démontré que le cerveau essaie de nous forcer à épingler un nom sur un visage, même s'il a l'allure d'un mélange entre deux personnes que nous connaissons. Un visage composé à 60 % de celui de Marilyn Monroe et à 40 % de celui de Margaret Thatcher sera perçu comme étant le côté plus sexy de Margaret Thatcher», raconte Pia Rotshtein.

Publiée dans l'édition en ligne du Nature Neuroscience, cette étude britannique a montré que la reconnaissance d'un visage est un procédé réglé comme du papier à musique. Mis devant une succession de clichés se déroulant au gré de la transformation de Maggie en Marilyn, par exemple, les sujets avaient tendance à opérer le changement d'identité d'un seul élan, aussi soudain que tranché, a montré une analyse au scanner.

Les chercheurs ont aussi confronté leurs sujets à trois paires de clichés. Dans l'une de ces paires, les deux photos étaient identiques et représentaient Margaret; dans une autre, les deux photos étaient légèrement différentes mais conservaient les caractéristiques de Maggie; dans la dernière paire, un premier cliché présentait une photo de Maggie et une autre de Marilyn.

Trois étapes

C'est ainsi que l'équipe britannique a pu retracer tout le processus de l'identification, qui se fait en trois étapes bien distinctes, dans trois régions différentes. «Quand un visage dans une foule suscite chez vous un sentiment obsédant vous signalant que vous connaissez cette personne, une partie de votre cerveau fait une association entre ce visage et des souvenirs emmagasinés, encourageant une autre section à essayer de mettre un nom sur ce visage», explique Mme Rotshtein.

L'analyse au scanner a ainsi permis de voir que le gyrus occipital inférieur, une région située à l'arrière du cerveau, était particulièrement sensible aux légers changements physiques dans le visage alors qu'il relève les moindres détails, par exemple le nombre de rides.

Une autre région, celle du gyrus fusiforme droit, localisé derrière les oreilles, était pour sa part plus active quand les images changeaient l'identité des visages qui défilaient sous les yeux des patients. C'est cette région qui permet la comparaison entre les images soumises et notre banque de souvenirs emmagasinés, suscitant chez nous un sentiment de familiarité qui nous indique que cette personne nous est bien connue.

La dernière région mise en action est celle du cortex temporal antérieur, connu pour emmagasiner les traits des gens que nous connaissons et qui semble essentiel au processus d'identification. D'ailleurs, cette région était très active quand les célébrités étaient connues des sujets alors qu'elle l'était à peine quand un sujet ignorait l'identité de la personne.

«Notre cerveau dispose de mécanismes intégrés pour "lire" les visages. Quand vous revenez à la maison pour Noël et que votre mère vous étudie alors que vous passez le seuil de la porte, une partie de son cerveau analyse différents éléments de votre visage (vos joues sont-elles rondes, avez-vous l'air bien?) alors que d'autres sections de son cerveau comparent cette image à celles qu'elle a en mémoire, ce qui l'amènera à déclarer que vous avez pris ou perdu du poids», illustre Mme Rotshtein.

Si l'une ou l'autre de ces étapes est brisée, ce qui arrive notamment avec certaines formes de démence, une personne peut perdre son habileté à reconnaître les autres. D'où l'importance de cette étude, qui pourrait conduire à des interventions plus efficaces auprès des gens qui souffrent de prosopagnosie — ou agnosie visuelle —, une condition rare caractérisée par l'impossibilité de reconnaître des personnes connues au seul moyen de la perception visuelle de leur visage.

Cela est d'autant plus intéressant que ces travaux peuvent également trouver une application dans d'autres domaines. Des études précédentes ont en effet montré que des autistes et des épileptiques ont aussi du mal avec cette habileté souvent tenue pour acquise.

Une piste que Jon Driver, professeur à l'Institute of Cognitive Neuroscience, affilié à l'UCL, et chercheur associé pour cette étude, trouve très stimulante. «La prosopagnosie est une condition rare liée à un dommage à une ou à toutes ces régions. Cette personne doit alors se rabattre sur d'autres éléments comme la coupe de cheveux, les vêtements, la gestuelle ou la voix. Certaines personnes auront même de la difficulté à reconnaître leur épouse ou leur propre visage dans le miroir», explique-t-il.

La prochaine étape pour le professeur Driver consistera à reprendre l'exercice avec des gens qui souffrent de problèmes similaires. Son but est ambitieux. Il aimerait bien trouver le moyen d'entraîner ces patients à utiliser les régions qui sont déficientes chez eux, un soulagement pour les proches qui doivent sans cesse les réapprivoiser.