Naïf... pourquoi pas ?

Pour les 15 ou 20 prochaines années, ceux qui, comme moi, rêvent d’un monde meilleur, auront encore beaucoup de pain sur la planche avant d’offrir à nos enfants et nos petits-enfants ce rêve.
Photo: Pour les 15 ou 20 prochaines années, ceux qui, comme moi, rêvent d’un monde meilleur, auront encore beaucoup de pain sur la planche avant d’offrir à nos enfants et nos petits-enfants ce rêve.

Il y a deux semaines de cela, à l'occasion d'un souper de Noël, mon ami René et moi nous interrogions sur notre passion à oeuvrer dans des domaines reliés aux nouvelles technologies. D'aucuns croient que cette passion n'est qu'une manifestation de «jeunes hommes» en admiration béate devant la technologie comme on peut l'être aussi devant une automobile. Et pourtant...

Cette réflexion me ramenait à des lectures faites durant mon adolescence, alors que florissait la contre-culture et des magazines comme Mainmise et le Whole Earth Catalog. Dans ce temps-là, les seuls ordinateurs qui existaient appartenaient à des universités et à des centres de recherche. L'ordinateur personnel n'était qu'un rêve poursuivi par quelques fous qui avaient entrevu les possibilités lorsqu'un tel outil pourrait être mis entre les mains de tous. De même, les réseaux tels que nous les connaissons aujourd'hui n'étaient qu'une idée folle mise sur papier par des visionnaires oeuvrant dans des centres de recherches comme le mythique PARC de Xerox. Durant ces années où couvait une véritable révolution, le monde n'avait pas encore entamé sa migration de l'analogue vers le numérique.

Pourtant, en février 1965, l'un de ces visionnaires, Ted Nelson, avait entrevu ce que serait cette société de l'information telle que nous la connaissons aujourd'hui. Lors d'une conférence, Nelson avait décrit avec précision ce que serait le Web en introduisant pour la première fois le concept d'hypertexte. Toutefois, entre la vision d'un Ted Nelson et sa concrétisation par un certain Tim Berners-Lee, plus de 25 années devaient s'écouler.

Humanité, imagination, folie

Aujourd'hui, une grande partie des concepts imaginés par ces visionnaires issus d'un passé pas si lointain sont dorénavant une réalité. Les ordinateurs personnels ont atteint une puissance inégalée.

Les réseaux à large bande font dorénavant partis de nos vies, le sans-fil s'est imposé au point que, dans quelques années, il sera possible de se «brancher» partout, et surtout, les nouveaux outils logiciels permettent à tout un chacun d'exploiter son talent.

Oui, la plupart des outils permettant à notre monde de plonger dans la révolution numérique sont enfin disponibles, et tous les citoyens peuvent enfin s'en emparer.

Pourtant, et c'était le sujet de notre discussion entre René et moi, tout reste encore à faire. Maintenant que la plupart des outils sont accessibles, il nous reste qu'à injecter un élément essentiel afin de réaliser nos rêves, il nous reste qu'à injecter un brin d'humanité, d'imagination et de folie à ces outils afin qu'ils nous aident à changer le monde.

Naïf? Oui, j'assume.

Pourtant, quoi qu'en en dise, nous n'avons pas encore basculé vers un monde numérique. Notre migration est bien amorcée, mais, en ce moment, nous n'en sommes encore qu'à couler ses fondations. Les outils sont bien là, mais tout reste encore à inventer.

Pour les 15 ou 20 prochaines années, ceux qui, comme moi, rêvent d'un monde meilleur, auront encore beaucoup de pain sur la planche avant d'offrir à nos enfants et nos petits-enfants ce rêve.

Naïf? Absolument. Mais réaliste aussi.

En effet, beaucoup reste à faire. Avant de prendre pied dans ce nouveau monde, un fait demeure: nous devons changer nos mentalités, revoir nos modèles d'affaires, favoriser l'appropriation des technologies par tous sans laisser personne sur le bas-côté des inforoutes tout en stimulant la participation citoyenne; bref, il ne nous reste qu'à réinventer le monde.

Cependant, tout naïf que je suis, permettez-moi de croire que ce mouvement est bien entamé.

Quand je constate que le rêve de visionnaires comme Richard Stallman, celui qui a défini le concept de logiciels libres, arriver enfin à terme, et ce, grâce à l'apport de toute une communauté stimulée par la contribution originale d'un jeune Finlandais du nom de Linus Torvalds; quand je vois partout sur le Toile ce foisonnement de communautés se regrouper afin d'offrir à ceux qui en ont besoin des nouveaux outils; quand je peux lire que des gouvernements nationaux décident d'adopter les outils développés par ces doux rêveurs, il m'est difficile de ne pas croire que cette longue expédition sera un succès.

Propriété intellectuelle

Naïf? Tout à fait.

Mais quand je constate que les travaux d'un des grands professeurs en droit, Lawrence Lessig, jettent les bases de ce qui sera rien de moins qu'une grande révolution dans le domaine de la propriété intellectuelle, difficile de ne pas s'enthousiasmer et de ne pas croire à un Nouveau Monde.

Sceptiques? Allons-y d'une prédiction. D'ici cinq ans, je m'attends à ce qu'une découverte scientifique majeure soit dévoilée sur la Toile, et que la «licence» l'accompagnant soit directement inspirée de la GPL (logiciels libres) ou Creative Commons (contenus).

Naïf? Et pourquoi pas?

Quand j'examine ce foisonnement d'idées et de projets qui ne cessent d'apparaître ici et là, quand je constate que la culture de réseau est un formidable amplificateur de l'imaginaire, quand je vois ces jeunes s'unir afin de changer le monde, je m'en voudrais de ne pas être naïf et de ne pas croire en eux.

Ils se nomment Clément, Martine et Sylvain. Ils ont pour nom Jean-Pierre, Benoît, Marie-Claire, Monique et Maryse. Ils sont comme ma fille Véronique, à l'aube de l'adolescence et remplis d'idéalisme. Ce sont aussi des plus vieux comme Hervé, Yvon, Laurent, Robert, mon copain René et mon vieux mentor, Michel. Ils sont d'ici et de là-bas. Ils sont altermondialistes, enseignants, bibliothécaires, membres de groupes d'action communautaire, mais aussi, il sont de la race de ces nouveaux hommes d'affaires, habités par la vision d'un monde meilleur. Et tous poursuivent un but commun: s'investir, explorer, apprendre, partager et redonner à la communauté.

Tous ceux-là, et bien d'autres encore, rêvent de contribuer à la mise en place de ce nouveau monde.

Naïfs? Oui, à mon avis, ils le sont tous. Mais permettez-moi de croire que ce sont des naïfs comme eux qui, au cours des siècles, ont aidé à changer le monde et qui, encore une fois, le transformeront à nouveau.

Plus qu'une vingtaine d'années encore avant que nous basculions dans l'univers numérique et toutes ses occasions qui nous serons offertes.

Croyez-moi, j'espère sincèrement être encore de ce monde lorsque nous remettrons enfin les clés à nos petits-enfants.

Naïf? Oui, et alors?

***

PS : Un très joyeux Noël à tous les lecteurs de cette chronique. Veuillez accepter mes meilleurs voeux de bonheur, de paix et de santé, avec une pensée toute particulière pour tous les naïfs qui se sont reconnus dans cette chronique.

mdumais@ledevoir.com
2 commentaires
  • mala - Abonné 20 décembre 2004 18 h 22

    Bienheureux les naïfs

    Je souscris aux propos de M. Dumais : nous sommes en possession des moyens et des ressources pour satisfaires aux besoins de tous les humains. Un peu d'imagination, beaucoup de générosité, moins de peur et le tour serait joué.

    L'utopie fait avancer le monde contrairement aux certitudes de G. W. Bush et ses sbires.

    Joyeuses Fêtes.

    Mario Laprise
    Québec

  • Jean Fournelle - Inscrit 8 janvier 2005 16 h 10

    Le Meilleur des mondes version techno??

    La technologie accessible à tous les humains?

    Combiens ça prend de monde pour un seul ordinateur personnel, de l'extraction minière des métaux à la disposition des "dinosaures" de plus de 5 ans? Et combiens de monde pour les nourrir?

    Il y a du chemin à faire avant d'avoir une industrie de la technologie qui puisse se passer d'esclaves. Et je ne parle pas des questions environnementales.

    La révolution numérique pourra peut-être, par contre, "faire écran" et proposer un monde juste et équitable, mais virtuel celui-là.