Des chercheurs condamnés à tirer le diable par la queue

Les bourses fédérales de recherche en santé, tout comme celles en sciences humaines, sont restées au niveau d’il y a près de 20 ans.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Les bourses fédérales de recherche en santé, tout comme celles en sciences humaines, sont restées au niveau d’il y a près de 20 ans.

Les étudiants aux cycles supérieurs de toutes les disciplines, en sciences humaines comme en génie, disent être condamnés à vivre sous le seuil de la pauvreté. Des centaines de chercheurs canadiens et québécois se mobilisent pour qu’augmentent les bourses fédérales à la maîtrise et au doctorat, qui sont gelées depuis près de 20 ans.

La communauté scientifique du Québec fait aussi pression pour une hausse des fonds alloués par les trois organismes subventionnaires de l’État québécois. Les attentes sont d’ailleurs immenses, à une semaine du dévoilement de la Stratégie québécoise de la recherche et de l’innovation.

« C’est un gros cri du cœur : des étudiants aux cycles supérieurs vivent sous le seuil de la pauvreté. La hausse du coût de la vie amplifie la crise », résume Louis Bernatchez, directeur de l’Institut de biologie intégrative et des systèmes, à l’Université Laval. Il est aussi titulaire de la Chaire de recherche du Canada en génomique et conservation des ressources aquatiques.

Ce chercheur réputé est l’un des instigateurs de la mobilisation du milieu scientifique du pays, qui interpelle le gouvernement fédéral dans l’espoir de faire dégeler les bourses du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada (CRSNG). Les étudiants à la maîtrise dans ces domaines ont droit à 17 500 $, tandis que ceux au doctorat obtiennent 21 000 $ ; ces sommes sont les mêmes depuis 2003.

Nos sources confirment que les bourses fédérales de recherche en santé et en sciences humaines sont aussi restées au niveau d’il y a près de 20 ans. Le milieu de la recherche estime subir encore les contrecoups des coupes budgétaires de l’ancien gouvernement Harper. À leur arrivée au pouvoir, en 2015, les libéraux de Justin Trudeau ont investi massivement dans la recherche et l’innovation, sans toutefois bonifier toutes les bourses.

Le milieu s’active

Au moment d’écrire ces lignes, jeudi, 1880 chercheurs, dont deux Prix Nobel, ainsi que les représentants des grandes sociétés savantes du pays, avaient signé une pétition réclamant une bonification du soutien aux étudiants et chercheurs en sciences et en génie. Plus de 1600 signatures s’étaient ajoutées entre la matinée et la fin de l’après-midi.

Ces étudiants aux cycles supérieurs « relèvent les défis d’aujourd’hui et de demain liés au changement climatique, à la pollution par les plastiques, à l’utilisation durable des ressources naturelles, au développement de technologies propres, à la prévention de futures pandémies et au traitement des maladies, pour n’en nommer que quelques-uns », fait valoir la pétition.

Même après l’obtention d’un doctorat, les chercheurs tirent le diable par la queue : les signataires réclament aussi que le nombre et le niveau de financement des bourses postdoctorales du CRSNG soient augmentés. Ces bourses ont été fixées à 45 000 $ en 2015. Elles étaient de 40 000 $ depuis 2003, ce qui équivaut à 57 121 $ en dollars actuels, précise la pétition.

Les femmes sont particulièrement vulnérables, parce qu’elles sont encore souvent celles qui sacrifient leur carrière lors de la naissance d’un enfant. Les chercheurs ou chercheuses qui subsistent à l’aide d’une bourse postdoctorale n’ont aucun avantage social ni assurance-emploi.

La tentation de l’exode

Le milieu universitaire fait pression depuis des mois sur le gouvernement Trudeau pour que soient indexées les bourses aux études supérieures. Le comité permanent de la science et de la recherche de la Chambre des communes mène d’ailleurs des consultations sur les moyens d’empêcher l’exode des talents canadiens.

Le monde scientifique a été déçu de constater que ses appels ont été ignorés dans le budget fédéral déposé en mars dernier, affirme Louis Bernatchez. « La tentation est grande pour les chercheurs d’aller dans d’autres pays où les conditions de travail sont beaucoup plus attrayantes », rappelle-t-il.

À Ottawa, le ministre fédéral de l’Innovation, des Sciences et de l’Industrie, François-Philippe Champagne, se défend d’avoir abandonné les chercheurs aux cycles supérieurs.

« Notre gouvernement a toujours soutenu de manière inébranlable tous les scientifiques et les chercheurs. C’est pourquoi le budget 2022 propose 38,3 millions de dollars sur quatre ans pour les conseils subventionnaires fédéraux afin d’ajouter de nouvelles chaires d’excellence en recherche du Canada, à l’échelle internationale, dans les domaines des sciences, de la technologie, du génie et des mathématiques. Nous continuerons de soutenir un écosystème scientifique et de recherche dynamique qui reflète les forces du Canada et fait progresser les intérêts canadiens », fait valoir Alexander Wellstead, directeur des communications du ministre Champagne.

Le nombre de chaires de recherche a beau augmenter, les bourses remises aux chercheurs n’ont pas bougé depuis 2003, souligne-t-on dans le milieu scientifique. Les étudiants doivent multiplier les demandes de financement auprès de plusieurs organisations en se croisant les doigts pour que ces sommes ainsi grappillées leur permettent de gagner leur vie.

Au Québec aussi

 

« Il faut vraiment donner un coup de barre pour le recrutement et la rétention des talents. Ces bourses-là ne permettent même plus aux étudiants et aux chercheurs de subvenir à leurs besoins », dit Jonathan Desroches, président de l’Union étudiante du Québec (UEQ).

Le financement de la recherche est un des dossiers qu’il a suivis le plus assidûment en trois ans de militantisme étudiant, et les progrès se font attendre. Il dit néanmoins avoir trouvé une oreille attentive lors de sa comparution devant le comité permanent de la science et de la recherche, à Ottawa, en avril.

Au Québec, les trois fonds de recherche (en nature et technologies, en santé, ainsi qu’en société et culture) ont aussi besoin d’une nouvelle impulsion : selon l’UEQ, un étudiant sur quatre (24 %) qui fait une demande de bourse obtient une aide financière, comparativement à 35 % il y a cinq ans. « Le nombre de demandes de bourses a explosé, ce qui est une bonne chose, mais on n’augmente pas le nombre de bourses. »

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