Médias et sciences en temps de pandémie

Pierre Vallée
Collaboration spéciale
Alors que  les sujets scientifiques étaient pour  la plupart cantonnés  aux médias spécialisés, la pandémie a  été l’occasion pour la communauté scientifique d’investir  l’espace public afin de mettre  les pendules  à l’heure.
Ramon Espinosa Associated Press Alors que les sujets scientifiques étaient pour la plupart cantonnés aux médias spécialisés, la pandémie a été l’occasion pour la communauté scientifique d’investir l’espace public afin de mettre les pendules à l’heure.

Ce texte fait partie du cahier spécial Congrès de l'Acfas

La pandémie de COVID-19, entre autres effets qu’elle a produit, a mis sous les feux de la rampe la communauté scientifique, en particulier celle des virologues et des immunologues, appelés à commenter dans les médias de masse. Cette nouvelle médiatisation de la science sera discutée lors d’un colloque à l’Acfas organisé par l’Institut national de la recherche scientifique (INRS).

Luc-Alain Giraldeau, éthologue et directeur général de l’INRS, est l’instigateur de ce colloque. « La pandémie a suscité beaucoup de débats, à la fois parmi le grand public, mais aussi parmi les journalistes, avance-t-il. On a même vu apparaître des points de vue contradictoires. »

Si la science est déjà présente dans les médias, écrits comme électroniques, elle est généralement cantonnée dans des créneaux spécialisés. La pandémie a fait sauter cette frontière.

« Les chercheurs ont vécu pendant la pandémie une accélération de la médiatisation de la science, poursuit M. Giraldeau. De plus, règle générale, lorsque la science est invitée dans les médias de masse, c’est surtout sur des sujets connus. Par exemple, un nouveau médicament pour traiter l’hypertension, un sujet familier du grand public. Mais avec la COVID, nous étions en terrain inconnu. Les chercheurs devaient fournir un commentaire sur un virus qu’ils ne connaissaient pas, et ce, en même temps qu’ils apprenaient à le connaître. Pour toutes ces raisons, il m’est apparu que la question méritait d’être approfondie, d’où l’idée de ce colloque. »

Le colloque intitulé Les effets de la pandémie sur la médiatisation de la science comprend trois sessions. La première abordera le rôle de la recherche dans le débat public, la seconde se penchera sur la prise de parole des scientifiques et la lutte contre la désinformation, et la troisième portera sur l’urgence, la science et les politiques publiques.

Luc-Alain Giraldeau participera à la première session. Quelle sera sa contribution ? « Je n’ai pas d’idée arrêtée sur ce que doit être, ou non, le rôle de la recherche dans le débat public, car je ne suis pas un spécialiste de la sociologie des sciences, avoue-t-il. Ma participation est surtout l’occasion pour moi de lancer le débat. »

Science et désinformation

Alain Lamarre, chercheur et professeur en immunologie et virologie à l’INRS, participera à la deuxième session du colloque. « On m’a demandé de témoigner de mon expérience en tant que chercheur invité à commenter la pandémie dans les médias, explique-t-il. Depuis le début de la pandémie, j’ai dû accorder environ mille entrevues, à la fois dans les journaux mais aussi à la radio et à la télévision. »

Cette présence dans les médias de masse a-t-elle eu une influence sur sa manière de communiquer l’information scientifique ? « Forcément, il y a eu une adaptation à faire, poursuit-il. Une adaptation moindre pour les médias écrits, car vous disposez de plus de temps avec le journaliste, mais à la radio et à la télévision, le temps est compté. Le message doit être alors plus concis, il ne faut pas y aller trop profondément et éviter la surabondance de détails. Il faut donc vulgariser ses propos sans pour autant les banaliser. »

La prise de parole des experts à la demande pressante des médias est, selon le chercheur, une tâche nécessaire, loin d’être une corvée. « C’est aussi le rôle des scientifiques. Les recherches que les scientifiques mènent sont financées par les fonds publics et c’est donc notre devoir de faire profiter le grand public de nos connaissances. »

Quant à la place grandissante de la désinformation dans le discours public, M. Lamarre se fait rassurant. « Il fallait évidemment prendre la parole pour contrer cette désinformation, soutient-il. Heureusement, le Québec s’en est plutôt bien tiré, car la pandémie, ici, n’a pas été un enjeu politique. Les politiciens ont surtout choisi la science et non l’idéologie, ce qui fait qu’il n’y a pas eu de véritable division entre le discours politique et le discours scientifique. »

Malgré cette sagesse tout à l’honneur des Québécois, la province a malgré tout connu son lot de désinformation sur la pandémie. Le meilleur outil pour la contrer, estime le professeur, passe par les réponses nuancées. Rien n’est tout noir ou tout blanc.

« Ce que j’ai compris, raconte Alain Lamarre, c’est que si l’on veut contrer la désinformation, il faut évidemment faire le contrepoids à l’aide de données scientifiques probantes. Mais il faut aussi user de nuance. La différence entre la désinformation et l’information réside dans cette nuance. La désinformation n’en a aucune. Par exemple, on affirme que le vaccin est nocif, point à ligne. Pour contrer cette fausse affirmation, il faut admettre que le vaccin peut produire des effets secondaires indésirables, mais que ceux-ci ne font pas le poids comparés aux avantages que procure le vaccin. Il faut accepter d’être humble comme scientifique et admettre que notre discours est appelé à changer selon les nouvelles connaissances. »

Science et politiques publiques

La troisième session mettra en évidence la différence entre l’élaboration d’une politique scientifique et celle d’une politique publique, en particulier dans une situation d’urgence comme celle de la pandémie.

« Lorsqu’il y a une urgence de santé publique, explique Luc-Alain Giraldeau, le gouvernement veut le plus rapidement possible élaborer une politique publique en mesure de protéger les citoyens. Mais la science avance plus lentement. Au début de la pandémie, on ne connaissait rien du virus et avant de se former une opinion, il fallait d’abord l’étudier et en comprendre le fonctionnement. D’un côté, vous avez l’impatience du gouvernement à agir, et de l’autre, la patience obligatoire à toute démarches scientifique, si l’on veut que cette dernière donne ses fruits. » 

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