La recherche fondamentale est-elle encore possible?

«Science et savoir. Pour qui? Pour quoi?»: le thème du plus important congrès scientifique multidisciplinaire de la francophonie, qui se tient à l'Université Laval, à Québec, du 13 au 17 mai, intéressera sûrement les universitaires désireux de poursuivre une recherche fondamentale souvent éloignée de l'application mais néanmoins nécessaire à l'avancement des connaissances.

Pour Jean-Marie de Koninck, professeur au département de mathématiques et de statistique de l'Université Laval et président de ce 70e congrès de l'ACFAS, il est plus que jamais souhaitable de réaffirmer les idéaux d'autonomie et de liberté intellectuelle de l'université, surtout en cette époque où tout doit se faire au nom du profit des grandes entreprises, qui dictent désormais les politiques de nos gouvernements.


«La raison d'être de l'université est un lieu d'échange d'idées. Certains universitaires ont l'illusion de liberté. Mais au fond, ils répondent à des commandes de la société, qui exige que notre travail soit productif à court terme, qu'il serve à quelque chose de concret rapidement, qu'il rapporte de l'argent aux multinationales», précise-t-il.


L'université perd de plus en plus son autonomie, déplore le chercheur. Fort heureusement, certains résistent et gardent le fort, notamment les philosophes et ceux qui s'intéressent aux sciences pures. Mais il est désormais plus difficile pour eux d'obtenir des subventions dans ces domaines fondés sur l'abstraction. Les universitaires sont souvent obligés de réorienter leurs recherches pour répondre à ces exigences de productivité, affirme Jean-Marie de Koninck. Même les biologistes sont pressés de se tourner vers le génome, domaine devenu particulièrement rentable.


«La recherche fondamentale a toujours sa place, croit le scientifique. Il est dommage qu'à l'heure actuelle, elle soit laissée de côté au profit des impératifs économiques. Toutes les recherches que l'on mène doivent être constamment justifiées par leurs impacts économiques à court terme. Les résultats des recherches doivent servir tout de suite.


«Tout cela est dangereux pour la recherche fondamentale. Il n'y a plus place à penser, en fait», s'inquiète le président du congrès avant de donner quelques exemples de la valeur et des retombées à long terme de la recherche fondamentale.


En théorie des nombres, notamment, le petit théorème de Fermat, démontré — par Fermat — en 1640, a été très étudié en mathématiques sans que l'on vise d'application particulière. Or ce n'est qu'en 1978 que trois mathématiciens du MIT ont soudainement trouvé une application extraordinaire, à la base de la cryptographie d'aujourd'hui. Tant le système bancaire que les échanges de secrets militaires reposent sur la méthode RSA (du nom des découvreurs: Rivest, Shamir et Adleman), qui constitue un système de codage indéchiffrable même pour des ordinateurs extrêmement puissants. «Trois cents ans se sont toutefois écoulés avant qu'on ne découvre cette application, qui découle de la recherche fondamentale, souligne le mathématicien. Si on arrête la recherche fondamentale, on mettra en péril la recherche appliquée à long terme. Il faut conserver la liberté de penser et arrêter de nous imposer des lignes directrices axées sur le profit. Il faut soulever un débat sur cette question.»


À la question «la science et le savoir pour qui?», Jean-Marie de Koninck répond tout de go: «Pour tout le monde, et non pas seulement pour une petite élite d'intellectuels! Ceux qui paient des impôts, à partir desquels sont tirées nos subventions de recherche, ont le droit de savoir ce que l'on fait avec ces fonds publics.» Selon ce grand vulgarisateur et fondateur de l'Opération Nez rouge, conférencier grand public et concepteur d'une série télé intitulée C'est mathématique! diffusée à Canal Z, il y a des idées simples à communiquer derrière chaque grande découverte.


Le grand rendez-vous de l'ACFAS, où seront présentées cette année plus de 2500 communications reliées à des disciplines aussi variées que les sciences pures, les sciences humaines et sociales, les lettres et l'éducation, s'annonce riche en rencontres passionnantes dont nous tiendrons nos lecteurs informés. Surtout que, dans un désir d'affirmer sa nouvelle appellation d'«Association francophone pour le savoir», l'ACFAS, qui a troqué l'année dernière son nom d'Association canadienne-française pour l'avancement des sciences pour une dénomination plus ouverte sur le monde, accueille cette année des chercheurs plus nombreux en provenance des autres continents.