Des bouchons d’oreilles connectés à la fine pointe de la technologie

Miriane Demers-Lemay
Collaboration spéciale
Les bouchons permettent permettent de protéger l’oreille des travailleurs, tout en leur permettant d’entendre des signaux «utiles», comme des alarmes et la voix de leurs collègues.
Photo: EERS Les bouchons permettent permettent de protéger l’oreille des travailleurs, tout en leur permettant d’entendre des signaux «utiles», comme des alarmes et la voix de leurs collègues.

Ce texte fait partie du cahier spécial Recherche

Serait-il possible de mesurer finement l’état physiologique d’une personne ou encore de pratiquer de la médecine douce grâce… à des bouchons d’oreilles ? Cela pourrait bientôt devenir réalité grâce à la collaboration entre un chercheur de l’École de technologie supérieure (ETS) et une entreprise montréalaise spécialisés en technologies intra-auriculaires.

« Juste en mettant quelques électrodes dans le conduit et autour du pavillon [de l’oreille], on est capables d’avoir des informations assez intéressantes et d’entendre ce qui se passe dans le corps humain, explique Jérémie Voix, chercheur en technologies intra-auriculaire à l’ETS. Au cours des prochaines années, il est possible qu’on soit capables, à partir de bouchons, de récupérer beaucoup de signaux [physiologiques], comme la respiration, le rythme cardiaque ou les sons de la digestion. » En utilisant le canal intra-auriculaire comme porte d’accès privilégiée vers le corps, des technologies comme celle-ci pourraient ensuite être utilisées dans des domaines comme la médecine.

Jérémie Voix rêve d’aller encore plus loin, et de concevoir un dispositif qui pourrait être utilisé dans des traitements de médecine douce. « Il y a le nerf vague qui fait le chemin entre le cortex jusqu’aux intestins et qui a une grande importance pour les problèmes de stress, de digestion, de malaise ou le mal de transport, explique M. Voix. Il y a des médecins qui utilisent depuis des années des stimulations électriques de ce nerf pour les gens qui ont des problèmes d'épilepsie ou de dépression. Mon idée, c’est qu’on pourrait chercher à stimuler le nerf vague grâce au bouchon, que ce soit avec des sons, des vibrations ou des modalités de lumière. »

Prévenir la surdité des travailleurs

Si ces technologies sont toujours au stade de conception et de développement, ce n’est pas la première fois que l’équipe de Jérémie Voix met au point des bouchons d’oreilles hors de l’ordinaire. Dans nombre d’industries, comme les alumineries, le bruit peut être assourdissant pour les travailleurs. Avec son équipe, M. Voix a conçu des bouchons d’oreilles qui permettent de protéger l’oreille des travailleurs, tout en leur permettant d’entendre des signaux « utiles », comme des alarmes et la voix de leurs collègues, sans qu’ils aient à porter de microphone. Lorsque l’on parle, le larynx met en vibration la boîte crânienne et les parois du conduit auditif, et produit un son caverneux, explique l’expert. L’équipe a développé un dispositif au sein du bouchon qui recrée le son de la voix en augmentant les hautes fréquences du son à partir de ces basses vibrations.

« Les travailleurs de Jonquière nous ont dit : “c’est génial, non seulement vous protégez mon audition, mais aussi mes voies respiratoires, parce que je n’ai plus besoin d’enlever mon masque pour parler avec mes collègues” », se réjouit M. Voix, qui trouve une grande motivation dans la création d’innovations qui améliorent nettement la qualité de vie de la société. Il fait d’ailleurs attention de suivre des lignes éthiques claires pour innover et protéger ces technologies d’utilisations moins nobles.

« Il y a des gens qui voient ces technologies et qui se disent qu’on pourrait faire du marketing cognitif, en observant par exemple l’attention et l’intérêt du consommateur lorsqu’il voit une publicité sur Internet », illustre-t-il. Pour préserver la vie privée des utilisateurs, le chercheur a le souci de développer des technologies qui fonctionnent de façon autonome, et qui n’ont pas nécessairement besoin d’envoyer une foule de données dans l’infonuagique.

Un partenariat gagnant

Dans tous ces projets, Jérémie Voix ne travaille pas seul. Les connaissances et technologies qu’il développe au sein de sa Chaire de recherche avec ses étudiants au 2e et 3e cycle ainsi que ses chercheurs arrivent souvent sur le marché par l’entreprise EERS, avec laquelle il collabore depuis 20 ans.

« Être dans un milieu où l’on est proche de l’applicatif, c’est très stimulant ! dit le chercheur. Un professeur qui fait de la recherche, dans un premier temps il fait beaucoup de recherche de financement. Je suis très privilégié, j’ai accès à beaucoup de ressources pour mener à bien mes projets et former mes étudiants dans de bonnes conditions. » Il spécifie qu’il conserve son autonomie pour choisir ses projets de recherche et qu’il trace une ligne très claire encadrant les projets universitaires des étudiants pour éviter que ces derniers ne deviennent une main-d’œuvre à bas prix pour l’entreprise.

Depuis 2019, EERS a un partenariat avec une multinationale injectant de nouveaux fonds dans le développement de l’entreprise et la recherche. Les fonds ont permis à EERS d’agrandir son équipe et d’engager des ingénieurs spécialisés en technologies intra-auriculaires, et de retenir dans la province la relève formée à l’ETS. « Ça pourrait être un modèle ou ça pourrait inciter d’autres professeurs [à travailler de cette manière] », estime le chercheur.


Une version antérieure de ce texte, qui indiquait que les médecins utilisent des stimulations électriques du nerf vague pour traiter les problèmes de schizophrénie, a été modifiée.

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