Commercialiser la recherche, la formule payante de l’IRIC

Pierre-Yves Robert
Collaboration spéciale
L’institut de recherche rassemble chercheurs, chimistes et biologistes qui partagent une même mission: développer de nouveaux médicaments contre le cancer.
Photo: Christian Brault / IRIC L’institut de recherche rassemble chercheurs, chimistes et biologistes qui partagent une même mission: développer de nouveaux médicaments contre le cancer.

Ce texte fait partie du cahier spécial Recherche

Un modèle unique au Canada dans lequel science et commercialisation font bon ménage, où des investissements en recherche fondamentale débouchent sur des solutions thérapeutiques développées en accéléré au bénéfice des patients : à l’Institut de recherche en immunologie et en cancérologie (IRIC), affilié à l’Université de Montréal, le milieu universitaire et l’industrie pharmaceutique travaillent de pair pour tenter de vaincre le cancer.

Idée née en 2003, l’IRIC développe depuis plus de 15 ans son « équation à succès ». La formule propose de rassembler sous un même toit des activités de recherche fondamentale par des chercheurs de renom, un programme de formation universitaire et une équipe de valorisation des projets développés en laboratoire et qui ont un potentiel commercial et médical.

Ici, le milieu universitaire reste très proche de l’industrie pharmaceutique, un duo qui favorise le développement et la commercialisation de nouveaux médicaments et traitements. Les expertises complémentaires d’une trentaine de chercheurs en recherche fondamentale et appliquée, soutenus par le travail de 70 chimistes et biologistes, sont jumelées aux investissements d’entreprises pharmaceutiques et au financement octroyé par l’IRICoR, le pôle de commercialisation de la recherche de l’IRIC lancé en 2008.

« C’est ça qui est innovant avec l’IRIC. C’était vu comme deux mondes différents, mais ils sont complémentaires, indique Michel Bouvier, directeur général de l’IRIC et chercheur principal à l’Unité de recherche en pharmacologie moléculaire. Quand une de nos recherches atteint l’étape de la maturité et qu’on voit son potentiel, l’Institut est capable de prendre le projet, de le rendre mature et de le faire devenir partenaire avec l’industrie. C’est une partie essentielle pour rendre plus efficace, mais sans la compromettre, la recherche fondamentale. »

Cette efficacité, c’est aussi des retombées médicales et financières.

Du laboratoire au comptoir

« On ne peut pas penser à une retombée économique s’il n’y a pas eu de recherche fondamentale à la base, explique Anne Marinier, directrice de la chimie médicinale et de l’Unité de découverte de médicaments à l’IRIC. Autrement, on refait les mêmes choses qui existent déjà. J’ai toujours pensé que la recherche, c’était pour que ça donne quelque chose. C’est important d’avoir les deux. Mon intérêt premier, c’est qu’il y ait une pilule qui sorte au bout du compte. »

Auparavant, le monde universitaire faisait des découvertes, mais ça s’arrêtait là. L’industrie pharmaceutique récupérait ces découvertes et faisait de l’argent avec. Avec notre modèle, le domaine pharmaceutique s’implique en partenariat avec les chercheurs, ce qui permet à l’université d’avoir des retours financiers.

 

En conservant leur liberté universitaire à l’innovation, Anne Marinier et son équipe développent des trouvailles scientifiques qui permettent de penser à de nouvelles solutions thérapeutiques. L’une d’entre elles est une histoire à succès : la molécule UM171, qui a la propriété de multiplier les cellules souches.

« La greffe de cellules souches est la thérapie de dernier recours pour les patients atteints de maladies graves du sang, comme la leucémie. La transplantation de cellules souches permet de refabriquer le système sanguin du patient », explique la chercheuse.

Le taux de mortalité lié à la procédure de transplantation de cellules souches a été réduit de 30 à 5 % avec la molécule UM171. Jusqu’à maintenant, environ 70 patients ont été traités de cette façon, de Montréal à Québec jusqu’à Seattle, avec des résultats prometteurs. Tous l’ont été par le biais de la compagnie ExCellThera, incubée à l’IRIC en 2014 à la suite d’investissements d’IRICoR. Cette entreprise développe la technologie d’amplification de greffons basés sur UM171 ainsi que les autres applications thérapeutiques potentielles de cette molécule.

Les revenus générés par ExCellThera ruissellent ensuite sur l’Institut, avec une pluie d’avantages à la clé.

« Auparavant, le monde universitaire faisait des découvertes, mais ça s’arrêtait là. L’industrie pharmaceutique récupérait ces découvertes et faisait de l’argent avec. Avec notre modèle, le domaine pharmaceutique s’implique en partenariat avec les chercheurs, ce qui permet à l’université d’avoir des retours financiers. Étant donné que le chercheur à la base de la découverte est impliqué dans toutes les étapes du processus, c’est lui qui transmet l’expertise. C’est un modèle gagnant-gagnant. C’est même rationnel, pour utiliser un vocabulaire scientifique. »

En 13 ans, l’IRICoR a investi dans une centaine de projets, qui ont mené à une trentaine d’ententes de licences avec l’industrie pharmaceutique, en plus d’avoir été impliqué dans la création de quatre compagnies, dont ExCellThera.

Le financement pour retenir les talents

Mais comment ça fonctionne, la commercialisation de la recherche ? Essentiellement, il s’agit de mettre en marché un traitement au bénéfice des patients, explique Nadine Beauger, directrice générale d’IRICoR, le centre d’excellence en commercialisation et en recherche axé sur la découverte de médicaments basé à l’IRIC. Mais plusieurs étapes sont nécessaires avant d’y arriver.

« Notre équipe choisit les projets solides scientifiquement et octroie du financement qui n’est pas traditionnellement accessible aux chercheurs, précise Nadine Beauger. Ces montants aident à choisir les meilleurs essais biologiques, les molécules qui pourront, à un stade plus avancé, représenter des actifs attirants pour des compagnies pharmaceutiques. »

Par cet accompagnement, l’IRICoR cherche à augmenter la valeur de la recherche universitaire, à travers des brevets et un portefeuille de propriété intellectuelle. Et en sa qualité d’OBNL, l’IRICoR réinvestit les revenus dans de nouveaux projets en laboratoire.

Depuis trois ans, l’IRICoR a aussi obtenu un appui de 25 millions de dollars de la part du gouvernement fédéral. Un coup de pouce financier qui permet notamment de retenir les meilleurs talents au sein de l’IRIC. Ayant elle-même travaillé dans le privé pendant de nombreuses années, Anne Marinier sait trop bien que les salaires de ses chercheurs ne peuvent rivaliser avec ceux offerts par l’industrie. Un défi constant, d’autant plus que la pénurie de main-d’œuvre frappe également le travail en laboratoire.

« Mais la qualité de la recherche à l’IRIC et la motivation de faire une différence dans la recherche sur le cancer sont nos principales attractions », relativise Anne Marinier. Le fait de baigner dans le processus dès le début l’est aussi.

« Ceux qui viennent ici ont vraiment à cœur de réussir. Il y a plus de chances de faire une découverte à l’IRIC que dans une petite biothèque privée. Nos chercheurs sont plus impliqués et ont tous le même objectif : essayer de guérir le cancer. »

D’une crise à l’autre

Dans le monde de la recherche sur le cancer comme ailleurs, la pandémie de COVID-19 a aussi eu des effets négatifs. Les patients en attente d’opération ont dû attendre longtemps alors que les hôpitaux étaient surchargés et que les donations philanthropiques à plusieurs fondations ont chuté.

« Quand il y a une crise comme celle de la pandémie, tous les yeux sont tournés vers la crise, illustre Michel Bouvier, directeur de l’IRIC. Mais le cancer, c’est aussi une crise, qui dure depuis très longtemps d’ail-leurs, quand on voit les chiffres… »

Ces chiffres sont sans appel. Un Canadien sur deux développera un cancer au cours de sa vie. Un Canadien sur quatre en mourra. Cette maladie constitue la principale cause de mortalité au pays et chaque année, le cancer engendre 30 % des décès au Canada.

Avec l’attention placée sur la COVID-19 ces deux dernières années, et la pression appliquée sur le système de santé par la pandémie, les visites chez le médecin ont diminué. En 2020, le Canada a ainsi vu une diminution de 40 % des diagnostics de tous cancers confondus par rapport à l’année précédente, même si l’incidence a en réalité augmenté.

À l’IRIC, on s’attend à une incidence majeure sur les statistiques en cancer au cours de la prochaine décennie : cancers non détectés, non traités, opérations retardées ou annulées, etc.

« On aura probablement des taux de mortalité plus élevés au cours de la prochaine décennie, déplore Nadine Beauger. En faisant ce triste constat, j’espère que les gouvernements comprendront l’importance d’investir en recherche fondamentale et appliquée, pour qu’on soit outillés et capables de répondre aux besoins de la société. Sans la santé, il n’y a pas de relance économique. Les gouvernements de tous les paliers auront leur rôle à jouer, et j’espère qu’ils continueront à appuyer des organisations à succès comme l’IRIC pour qu’on puisse continuer à développer notre mission : guérir cette maladie. »

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