Les «deeptech» à l’attaque des défis sociétaux de demain

Rabéa Kabbaj
Collaboration spéciale
Alliée au géant pharmaceutique Pfizer, l'entreprise de deeptech BioNtech a développé l'un des vaccins contre la COVID-19.
Photo: Sakchai Lalit Associated Press Alliée au géant pharmaceutique Pfizer, l'entreprise de deeptech BioNtech a développé l'un des vaccins contre la COVID-19.

Ce texte fait partie du cahier spécial Génie québécois

Fusionnant la matière grise des laboratoires universitaires de science et de génie au savoir-faire industriel, les deeptech (technologies de rupture) élaborent des produits à la fine pointe de l’innovation pour répondre aux grands défis sociétaux. Acteurs incontournables de ce monde de demain qui s’écrit aujourd’hui, ces technologies complexes ont plus que jamais le vent en poupe, même si des défis subsistent dans la mise en oeuvre de leur plein potentiel.

« Les deeptech, c’est l’une de nos grandes forces, ici au Québec. En matière d’innovation et de start-up, c’est l’un des endroits où l’on peut se distinguer sur la scène internationale, particulièrement par la qualité de notre réseau universitaire. On fait partie des meilleurs de l’OCDE [Organisation de coopération et de développement économiques] en matière de recherche publique et ça fait en sorte qu’on a un énorme potentiel », estime Richard Chénier, directeur général du Centech, un incubateur universitaire d’entreprises consacré aux deeptech à fort potentiel de croissance.

« C’est beaucoup piloté par le milieu universitaire parce que c’est dans les universités qu’on fait généralement les recherches les plus avant-gardistes. Les entreprises vont être bonnes ensuite, soit pour recevoir ces technologies et les intégrer dans des produits, soit pour faire un certain travail de raffinement — souvent nécessaire — pour rendre les processus fonctionnels. Il y a aussi beaucoup de start-up qui vont dériver [directement] de travaux d’universitaires », ajoute Christian Gagné, professeur au Département de génie électrique et de génie informatique et directeur de l’Institut intelligence et données à l’Université Laval.

Des technologies perturbatrices pour des défis de taille

Se caractérisant par un certain degré de complexité technologique, l’innovation deeptech s’articule souvent autour d’un maillage de différentes technologies, touchant à des domaines variés. À cet égard, on peut penser à l’intelligence artificielle (IA), la robotique, l’informatique quantique, les biotechnologies, la photonique, etc.

« Dans les deeptech, il y a différents créneaux qui portent l’avènement de jeunes pousses très axées sur des technologies de pointe. L’IA est un des domaines forts où il y a des innovations fondamentales, [d’autant] qu’il y a eu une explosion autour du développement et du soutien à l’IA dans la dernière décennie », fait valoir le spécialiste en intelligence artificielle, Christian Gagné, en rappelant que le Canada est « très bien positionné » dans ce domaine sur la scène internationale.

Aussi, les retombées sociétales des deeptech sont loin d’être anodines. « Que ce soit en matière de climat, d’amélioration de la qualité de vie ou de la santé des gens, etc., les technologies plus complexes font partie de la solution aux grands [défis] de notre société. Les entreprises deeptech répondraient à 90 % des défis relevés par l’ONU, et sont donc incontournables », fait valoir Richard Chénier.

Ainsi, en 2019, une étude du Boston Consulting Group et de l’organisme sans but lucratif Hello Tomorrow estimait que l’objectif des Nations unies recevant le plus d’attention de la part des deeptech était la bonne santé et le bien-être (pour 51 % d’entre elles). De plus, 28 % des deeptech étaient enclines à avoir une influence sur la durabilité des villes et des communautés, tandis que l’action climatique s’inscrivait dans les objectifs de 22 % d’entre elles. Dans son rapport annuel, le projet European Startups sacre quant à lui 2021 comme étant l’« l’année de la deeptech », non sans rappeler qu’une [ancienne] jeune pousse européenne symbolise le succès de ces joueurs incontournables : BioNtech, à qui l’on doit — aux côtés de Pfizer — le développement du vaccin anti-COVID du même nom.

Un potentiel encore sous-exploité ?

Le Québec n’est pas en reste et compte lui aussi sur une pépinière de talents qui cherchent à changer la donne. « Un exemple qui va très bien, c’est Sollum Technologies, qui est capable de reproduire de façon artificielle le spectre [de la lumière] du soleil, répondant ainsi à d’importants défis en agriculture en serre. Il y a également Puzzle Medical Devices qui a développé une pompe cardiaque que l’on peut implanter chez des patients de façon non invasive. Donc, plus besoin d’opérations à cœur ouvert », énumère Richard Chénier, en citant des exemples de succès passés par l’incubateur du Centech.

Le directeur général considère toutefois que le potentiel des deeptech d’ici n’est pas encore suffisamment exploité. « C’est le défi. On développe énormément de connaissances, mais pas assez de produits comme tels qui sont issus des deeptech et qui répondent à des besoins de marché. C’est là qu’on peut faire encore plus de travail pour créer encore plus de valeur avec les technologies développées. »

Un constat que semble partager le Conseil national de recherches Canada, le plus grand organisme fédéral de recherche et développement du pays. Dans un rapport paru en avril dernier, il déplorait notamment que « le modèle de commercialisation traditionnel à l’aide du capital-risque laisse sur la touche une grande partie des recherches les plus prometteuses sur des technologies disruptives aux effets profonds, alors qu’il serait possible, par la commercialisation, de transformer ces idées en innovations qui changeraient la société ».

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