Transmettre nos savoirs francophones dans les Amériques

Isabelle Delorme
Collaboration spéciale
En août dernier, l’AUF s’est appuyée sur ses réseaux pour son «plan d’action solidarité-Haïti» monté en urgence après le tremblement de terre qui a tué près de 3000 personnes.
Photo: Reginald Louissaint Jr. Agence France-Presse En août dernier, l’AUF s’est appuyée sur ses réseaux pour son «plan d’action solidarité-Haïti» monté en urgence après le tremblement de terre qui a tué près de 3000 personnes.

Ce texte fait partie du cahier spécial Les 60 ans de l'AUF

Depuis son siège de Montréal, l’Agence universitaire de la Francophonie (AUF) diffuse sa vision : « penser mondialement la francophonie scientifique et agir régionalement en respectant la diversité ». Un credo qui résume bien l’ancrage local et la résonance internationale des projets et réseaux animés par l’organisation. À commencer par le continent où elle a été fondée : l’Amérique.

Selon les dernières données de l’Observatoire démographique et statistique de l’espace francophone diffusées sur la plateforme Francoscope, sur les 312,7 millions de francophones que compte la planète, 19 millions vivent en Amérique (13,1 millions en Amérique septentrionale et 5,9 millions en Amérique latine et dans les Caraïbes). Parmi eux, des chercheurs, enseignants et étudiants qui apprennent, innovent, transmettent la langue et la culture et valorisent la recherche francophone.

Sur ses 1007 établissements membres à travers le monde, l’AUF en compte 107 sur le continent américain. Les deux directions régionales de l’agence animent depuis Montréal et Port-au-Prince (avec une antenne à São Paulo) un réseau de 81 membres pour les Amériques et 26 pour les Caraïbes.

« Beaucoup de membres de la direction régionale Amériques, qui sont basés en Amérique centrale ou du Sud, n’ont pas le français comme première langue », précise Alain Charbonneau, vice-recteur chargé du réseautage et des zones Amériques et Asie-Pacifique à l’AUF. Malgré des diversités considérables, le monde de l’enseignement supérieur et de la recherche en Amérique partage des défis communs. Parmi les projets interrégionaux mis en place par l’agence figurent par exemple « Les grands rendez-vous de la francophonie scientifique » (un cycle de webinaires et de formations ouvert à tous), le Réseau de la francophonie aux Amériques, ou REFRA (un réseau collaboratif et espace d’enseignement du français en Amérique latine), ou encore la Conférence régionale des recteurs des universités latino-américaines (CRULA).

  

Créer des partenariats

L’AUF travaille en partenariat avec de nombreux organismes pour encourager la mobilité étudiante, soutenir des bourses ou des projets pédagogiques. Elle vient par exemple de renouveler une entente de collaboration signée en 2019 avec le Centre de la francophonie des Amériques (CFA). Cet organisme tisse des liens avec les 33 millions de francophones et de francophiles du continent américain, offre des ressources pédagogiques et des formations en ligne aux enseignants. L’entente a porté ces deux dernières années sur deux programmes phares du CFA.

« Les Rendez-vous littéraires » est un programme qui vise à favoriser les échanges en français sur le continent par des rencontres en ligne entre auteurs francophones et étudiants de français de niveau secondaire, postsecondaire ou universitaire des Amériques. « Nous offrons la chance à une classe de choisir un auteur parmi une liste d’une vingtaine de francophones. Les élèves lisent le livre, puis rencontrent l’auteur à travers un rendez-vous virtuel », illustre Sylvain Lavoie, président-directeur général du CFA. L’auteur choisi doit venir d’une autre région des Amériques. « L’intérêt du programme est non seulement la langue, mais aussi l’échange au niveau culturel », souligne M. Lavoie.

L’autre programme sur lequel porte l’entente est la bibliothèque des Amériques, créée par le CFA en 2014. Une bibliothèque francophone virtuelle regroupant des milliers de livres numériques. « Cette bibliothèque donne accès à la littérature francophone à travers les Amériques. Un enseignant au Costa Rica peut par exemple l’utiliser pour que ses élèves puissent lire des livres en français gratuitement », explique Sylvain Lavoie.

Rassembler des experts

L’AUF vient d’annoncer sa nouvelle stratégie, qui met l’accent sur le réseautage. Vingt-cinq réseaux thématiques, créés par l’agence ou par des groupes de chercheurs qui y ont ensuite adhéré, lui apportent un réservoir de compétences mondial. Elle modifie sa gouvernance pour se doter d’un conseil des réseaux, composé de dix réseaux phares répartis par pôle (santé, littérature, etc.).

« Ce nouvel organe consultatif va créer encore plus de proximité entre les missions de l’AUF et ses réseaux », se réjouit Jean-François Lancelot, qui dirige les réseaux de l’AUF depuis ses services centraux de Paris. Ces derniers sont des outils précieux pour les actions menées sur le terrain. « Ce sont des viviers d’expertise très importants, notamment dans les domaines très spécialisés de la santé ou des sciences sociales par exemple », explique Jean-François Lancelot. En Amérique et dans les Caraïbes, «ils sont particulièrement actifs dans les grands foyers de francophonie que sont le Québec, Haïti, l’Ontario et le Nouveau-Brunswick », précise Alain Charbonneau.

En 2021, l’AUF s’est d’ailleurs appuyée sur ses réseaux pour son « plan d’action solidarité-Haïti » monté en urgence après le tremblement de terre d’une ampleur exceptionnelle subi au mois d’août (près de 3000 morts, 50 000 bâtiments détruits, y compris des écoles et universités, dont quatre établissements membres de l’AUF). L’agence a mobilisé plus de 2 millions de dollars pour faciliter la reprise des activités pédagogiques, développer l’autonomie financière des étudiants et jeunes diplômés et soutenir la recherche-action dans le domaine des risques sismiques locaux.

« Nous avons travaillé sur de nouvelles formes d’enseignement à la suite de la destruction des infrastructures en nous appuyant sur certaines compétences bien particulières de notre réseau, comme l’ingénierie pédagogique pour la formation à distance », explique Jean-François Lancelot, qui souligne la capacité d’aller vite grâce aux maillages en place. « Les réseaux disposent de ces compétences, ce qui nous permet de nous adresser directement à eux pour aller chercher des contacts de terrain et interagir sur place. »

Des connexions mondiales

L’un des réseaux universitaires de l’agence, la Conférence internationale des doyens des facultés de pharmacie d’expression française (CIDPharmEF), était présidé par Jean Lefebvre, professeur de pharmacie à l’Université Laval, qui vient de passer la main à un homologue français.

« Ce réseau a beaucoup travaillé, en grande proximité avec des facultés de pharmacie du continent nord-américain, sur l’évaluation des formations en pharmacie », explique Jean-François Lancelot. Un enjeu très important dans l’enseignement supérieur, au Nord comme au Sud. « Les doyens des facultés de médecine et de pharmacie de nos réseaux travaillent en synergie sur des méthodes communes de processus d’évaluation et d’accréditation francophone des formations », précise le directeur.

Car tous ces acteurs et maillages francophones ont des objectifs communs, quels que soient leur spécialité et leur continent d’implantation. Jean-François Lancelot travaille d’ailleurs actuellement sur le projet d’un nouveau réseau en intelligence artificielle. Si le continent africain a exprimé un besoin à l’origine de cette initiative, il n’y a pas de doute que ce futur réseau francophone traversera l’Atlantique. 

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