La diplomatie scientifique francophone, ou l'importance de repenser les réseaux et les priorités

Jean-Benoît Nadeau
Collaboration spéciale
Plusieurs États ont compris l’importance stratégique de la science. De la Chine au Lesotho, chacune de ses ambassades a son conseiller scientifique, au même titre que l’attaché militaire.
Photo: iStock Plusieurs États ont compris l’importance stratégique de la science. De la Chine au Lesotho, chacune de ses ambassades a son conseiller scientifique, au même titre que l’attaché militaire.

Ce texte fait partie du cahier spécial Les 60 ans de l'AUF

Les scientifiques francophones en ont très long à dire sur ce que la diplomatie scientifique devrait être. À preuve : lors des premières Assises de la francophonie scientifique, l’atelier « Réseau et coopération internationale », qui réunissait 31 participants, rapporteurs et intervenants de tout acabit, a duré six heures en trois séances sur deux jours !

La directrice du Bureau des Amériques, Linda Cardinal, qui agissait comme modératrice à deux des trois séances, a eu la difficile tâche de synthétiser les discussions. « C’est clair que l’enjeu tourne autour des réseaux, de l’équité scientifique, de la science ouverte, explique-t-elle. Mais encore faut-il voir comment ça se traduit en pratique. Le partage du savoir, par exemple. Pour le Sud, ça veut dire “renforcement des capacités”. En Amérique du Nord, on pense plutôt “publication scientifique en français”. »

Fréquemment, les intervenants ont souligné combien l’intérêt national pèse lourd en diplomatie scientifique. Ce qui est normal, puisqu’une bonne coopération doit s’appuyer sur un solide ancrage local. Un certain nombre de grands États ont compris l’importance stratégique de la science, comme la France. De la Chine au Lesotho, chacune de ses ambassades a son conseiller scientifique, au même titre que l’attaché commercial, culturel, politique ou militaire.

« Fait-on de la diplomatie pour la science et de la science pour la diplomatie ? C’est un débat constant chez nous », a expliqué Julien Guerrier, de la Direction générale Recherche et innovation à la Commission européenne, venu présenter Horizon Europe, principal programme de l’innovation dans l’Union européenne, assorti d’un fonds de 100 milliards d’euros. « La diplomatie pour la science vise à attirer des cerveaux, de la matière grise. La science pour la diplomatie sert à créer des ponts entre les pays. »

La formule a beaucoup frappé Sylvain Benoit, directeur du bureau des relations internationales de l’Université du Québec à Trois-Rivières. Lui qui était rapporteur de la première séance serait tenté de dire qu’une bonne diplomatie scientifique doit avoir cette double intention. « Un ministère va faire de l’aide internationale pour aider d’autres États à améliorer leur situation et un autre ministère va essayer d’attirer ici les meilleurs chercheurs pour nos universités. Mais en même temps, ces chercheurs deviennent les meilleurs vecteurs de la coopération et ils redonnent beaucoup à leur pays d’origine. On le voit à l’UQTR. »

Aux yeux de Linda Cardinal, les politiques qui découleront de ces Assises devront respecter le rôle de chacun. « La diplomatie, cela relève des États. Une agence comme l’AUF [Agence universitaire de la Francophonie] n’a pas à faire cette diplomatie, mais à l’appuyer, pour tenter de l’orienter au-delà des intérêts nationaux », explique-t-elle.

La cohérence de la diplomatie scientifique, ajoute-t-elle, viendra du travail en réseau. « L’AUF, là-dedans, est le plus grand réseau, mais elle ne peut pas tout faire, d’où l’intérêt de sensibiliser tous les acteurs à cet enjeu. » Sylvain Benoit est d’ailleurs rassuré sur ce point : « Si je n’ai pas entendu le mot “réseau” 1000 fois, je ne l’ai pas entendu du tout. »

Le Québec n’a pas à rougir

Linda Cardinal est sortie encouragée de ces discussions non seulement à cause de leur richesse, mais parce qu’elles ont montré un Québec bien placé pour faire profiter les réseaux — et en profiter.

Une manifestation récente de cela est la nomination du scientifique en chef du Québec, Rémi Quirion, à la présidence du Réseau international des scientifiques en chef et conseillers scientifiques, basé en Nouvelle-Zélande. L’un des premiers gestes de Rémi Quirion a été de créer une division francophone dans l’organisme, qui veut fédérer les scientifiques en chef de tous les pays et gouvernements.

Pour Linda Cardinal, le Québec peut viser haut parce qu’il excelle à plusieurs titres. « Dans la francophonie scientifique, nous sommes les champions de la gouvernance, des demandes de subvention. Nous sommes très en avance dans la médiation scientifique. Nos chercheurs sont également habitués de concilier la coopération internationale avec les objectifs de développement durable. »

Le Québec peut montrer la voie dans plusieurs gros chantiers de coopération, à commencer par l’accès aux plateformes des revues scientifiques, dominées par une poignée de géants de l’édition anglo-américains, qui exercent un quasi-monopole et qui siphonnent les budgets des universités grâce à leurs abonnements très coûteux.

Sylvain Benoit cite la manière dont les universités québécoises se sont négocié un abonnement collectif. « Maintenant, les pays du Sud nous demandent l’accès à nos abonnements, comme il y a 30 ans pour nos bibliothèques, mais les contrats de licences négociés nous bloquent. Par contre, les universités sénégalaises, ou d’autres de l’Afrique de l’Ouest, pourraient très bien faire comme nous. »

Les publications, point nodal

« Les publications scientifiques sont le point nodal de la recherche, mais l’angle mort du financement. Il faut un meilleur soutien des pouvoirs publics et des organismes subventionnaires », estime Louise Vandelac, professeure titulaire au Département de sociologie et à l’Institut des sciences de l’environnement de l’UQAM. Dans sa présentation aux Assises, la corédactrice en chef de VertigO, la revue électronique en sciences de l’environnement, a posé la question de l’accès aux moyens.

Parmi les 565 revues et 3000 carnets de recherche en développement durable dans la francophonie, VertigO est la plus lue, la plus diffusée, avec trois millions de lecteurs, sept millions de pages lues et un lectorat dans 120 pays, dont 57 % en Europe. Mais la revue subsiste depuis 20 ans grâce à un budget de 70 000 $ à tout casser et beaucoup de bénévolat. « On ne peut plus compter sur la bonne volonté des gens, dit Mme Vandelac. Ça prend des ressources. Il faut assurer un développement adéquat des revues. Le financement du Québec et d’Ottawa n’a pas bougé depuis longtemps. Il y a urgence. »

Linda Cardinal croit que Louise Vandelac a raison de vouloir peser dans ce débat. « L’enjeu en science, ce n’est pas le multilinguisme, c’est l’hégémonie de l’anglais. Il faut un financement institutionnel des publications scientifiques qui va permettre de contrebalancer le monopole des géants anglophones de l’édition. »

Et ce serait la moindre des choses, selon M. Benoit, que de donner la possibilité aux scientifiques francophones de publier en français. 

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