Une chimiste en Arctique pour comprendre la fonte du pergélisol

Miriane Demers-Lemay
Collaboration spéciale
Aude Flamand est partie dans les Territoires du Nord-Ouest en juin dernier pour travailler sur les conséquences de la fonte du pergélisol côtier.
Photo: Maren Jenrich Aude Flamand est partie dans les Territoires du Nord-Ouest en juin dernier pour travailler sur les conséquences de la fonte du pergélisol côtier.

Ce texte fait partie du cahier spécial Recherche

Avec la fonte du pergélisol, la quantité de carbone organique dissous dans l’océan pourrait être multipliée. Pour comprendre davantage ce processus, une étudiante en océanographie a passé l’été dans les Territoires du Nord-Ouest, assistant, par la même occasion, aux effets des changements climatiques en temps réel.

Sous une falaise en surplomb, Aude Flamand donne des coups de pioche pour échantillonner des morceaux de glace. Puis, elle installe un seau sous le sol qui fond goutte à goutte. Mais après 12 heures de collecte, la falaise s’effondre en détruisant le précieux butin. Par chance, la chimiste n’était pas en dessous.

Avec les changements climatiques, le paysage change rapidement dans l’Arctique canadien. Au point de parfois saboter des échantillonnages scientifiques en l’espace de quelques jours ou de quelques heures. Aude Flamand l’a appris à ses dépens lors de son séjour dans les Territoires du Nord-Ouest cet été, dans le cadre de sa maîtrise en océanographie à l’Institut des sciences de la mer de Rimouski (ISMER). L’étudiante est revenue les mains vides d’une expédition scientifique de plusieurs heures en bateau. Elle espérait échantillonner certaines falaises côtières où affleure le pergélisol — cette couche de sol gelé en permanence pendant au moins deux ans. Sur les lieux, une grande quantité de pergélisol avait fondu, créant une mare d’argile au pied des falaises empêchant toute avancée à pied ou en embarcation — sa collègue y a même perdu une botte à jamais. Alors que le Nord se transforme à grande vitesse, l’étudiante a embarqué dans cette course contre la montre, enclenchée pour collecter des données et sensibiliser le monde sur ce qui est en train de se passer.

Le destin du pergélisol dans les océans

Au thermomètre ce jour-là, il fait 28 °C. Des gouttes d’eau et des morceaux de boue dégoulinent le long d’un gros bloc d’argile. Sur son blogue Une chimiste en Arctique, Aude Flamand indique la vitesse de dégel du pergélisol. Mais c’est près de la mer que ce phénomène, concomitant à l’érosion, est le plus spectaculaire. L’étudiante précise que la ligne côtière peut reculer de 1,8 mètre par année dans la région de Tuktoyaktuk, et perdre jusqu’à 30 mètres annuellement dans certains secteurs de la mer de Beaufort.

« C’est spectaculaire de voir les falaises englouties par l’océan et le pergélisol fondre à vue d’œil », s’exclame Mme Flamand. Cette dernière s’intéresse aux conséquences de la fonte du pergélisol sur la chimie des eaux, laquelle peut générer des effets cascades sur les écosystèmes et les gaz émis dans l’atmosphère.

Lorsqu’il fond, le pergélisol libère de grandes quantités de matières organiques dissoutes. « Cette matière organique a pour effet d’augmenter la turbidité de l’eau »,explique l’étudiante. « Si les organismes photosynthétiques comme le plancton et les algues n’ont pas accès à la lumière, ils ne peuvent pas faire de photosynthèse. Cela signifie qu’il y aura moins de production d’oxygène et qu’on aura des zones plus pauvres en biodiversité. » Cette MOD peut aussi, en entrant dans des cycles géochimiques comme le cycle du carbone, libérer davantage de gaz à effet de serre dans l’atmosphère.

« Dans le pergélisol, on ne sait pas exactement de quoi cette MOD est composée et comment elle réagit lorsqu’elle est libérée », poursuit la chimiste. Le projet de l’étudiante vise notamment à identifier la signature du carbone organique dissous présent dans cette matière et à suivre le chemin de cet élément dans l’environnement. Le carbone est-il dissous dans l’eau ou est-il séquestré dans les sédiments ? Pour le savoir, Aude Flamand a collecté plus de 150 échantillons, qu’elle analysera en laboratoire cet hiver.

Une expérience humaine

Départ de Montréal, escale à Edmonton, quarantaine de deux semaines à Yellowknife, vol vers Inuvik, transport en voiture pour se rendre à Tuktoyaktuk, petite communauté inuvialuite assise sur le 69e parallèle. Aller dans le Nord canadien, c’est un peu aller au bout du monde et acquérir de nouvelles perspectives. « Au Québec, le réchauffement climatique, on ne le voit pas, ça n’affecte pas notre vie quotidienne, ou très peu », observe Aude Flamand, qui raconte avoir été accueillie à bras ouverts par la communauté. « Quand on est là, on le voit, on entend les témoignages de la communauté, qui est en première ligne. La côte se fait manger par l’océan, mais les gens ne veulent pas se faire déplacer. L’eau est moins salée dans la baie, donc il y a moins de harengs, dont se nourrissait la communauté, et il y a plus de poissons d’eau douce. »

Au Québec, le réchauffement climatique, on ne le voit pas, ça n’affecte pas notre vie quotidienne, ou très peu

 

Le projet d’Aude Flamand pourrait d’ailleurs avoir un intérêt pour la santé des habitants de Tuktoyaktuk. La matière organique dans ces eaux peut capter plus facilement les métaux lourds et les polluants, explique-t-elle. Le dégel du pergélisol pourrait-il influer sur la qualité de l’eau d’approvisionnement des communautés locales ?

« J’avais l’habitude de faire de la science dans mon laboratoire », poursuit la passionnée. « Ça m’a montré le côté fun et social de la science. Ça m’a montré que j’étais dans le bon domaine et que c’est important pour moi de communiquer ce que je fais, notamment avec la communauté. » 

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