Les effets méconnus du confinement sur notre mémoire

Caroline Rodgers
Collaboration spéciale
Nos conversations banales avec le facteur, l’employé de l’épicerie du coin et nos collègues de travail autour de la machine à café ont plus d’importance que l’on croit pour notre cerveau.
Image: iStock Nos conversations banales avec le facteur, l’employé de l’épicerie du coin et nos collègues de travail autour de la machine à café ont plus d’importance que l’on croit pour notre cerveau.

Ce texte fait partie du cahier spécial Recherche

En plus des effets inattendus du confinement, du télétravail et des multiples réunions Zoom, la mémoire est une victime collatérale. En perdant ses repères du quotidien, le cerveau retient moins d’informations et l’apprentissage est plus difficile. C’est ce qu’avance Isabelle Rouleau, professeure titulaire au Département de psychologie à l’UQAM, qui s’intéresse particulièrement au cerveau et à la mémoire dans le cadre de ses travaux.

« Je m’intéresse à la mémoire depuis plusieurs années, sous plusieurs angles, dit-elle. Avec le confinement, plusieurs personnes ont remarqué que leur mémoire semblait fonctionner différemment. J’ai réfléchi sur le sujet en me basant sur nos connaissances de la mémoire et en essayant de trouver des explications à ce phénomène. »

En temps de confinement, la pauvreté des expériences quotidiennes a eu un impact sur la mémoire.

« On ne pouvait pas sortir ni recevoir d’amis, et on restait toute la journée à la maison, pendant une période prolongée, avec une pauvreté des relations sociales. Avec le retour de la possibilité de sortir et de voir des gens, cet effet tend à s’estomper, même si bien des gens disent avoir perdu une partie de leurs habiletés sociales. »

La perte des repères

La mémoire s’alimente à la diversité des situations. « Quand on voyage et que l’on voit des choses nouvelles, on a l’impression que le voyage a duré bien plus longtemps, en raison de la richesse des événements et des sensations. On traite beaucoup d’informations nouvelles, qui sont mémorisées, associées, intégrées, à ce qu’on connaît déjà », dit la professeure.

Au quotidien, ce sont les déplacements entre deux activités, les lieux fréquentés, nos rencontres, nos conversations anodines qui constituent les points de repère de notre mémoire.

« Dans le cerveau, il y a des structures comme les hippocampes, qui servent à créer des liens, à mémoriser, à fabriquer des souvenirs complexes où il y a un lieu, et quand on se déplace, les hippocampes sont mis en action et font ce travail de mise en lien, avec d’autres régions du cerveau qui organisent l’information et priorisent des souvenirs. Ce va-et-vient nous permet d’avoir une expérience consciente de ce qu’on fait de notre vie. »

Nos activités quotidiennes ont un effet d’activation importante sur le plan cognitif, ajoute Isabelle Rouleau. Le fait d’avoir une pauvreté des expériences, durant un confinement, fait en sorte que notre mémoire fonctionne moins bien. Une situation qui est la même tous les jours fait que tout devient un seul et même épisode qui perd son caractère distinctif. On perd du contexte de lieu et de temps. On a aussi perdu les repères fixes comme Noël, la rentrée des classes et autres rituels, qui donnent un sens et une structure à notre mémoire.

L’importance des conversations banales

Autre repère perdu dans le confinement : l’espace-tampon. Ces moments, dans une journée, entre deux activités importantes, notamment durant les déplacements.

« Pendant nos déplacements, notre cerveau n’est pas sollicité constamment, et on peut repenser à ce qui s’est passé, le classer dans notre tête, et tout cela aide notre mémoire, car on utilise ces périodes pour faire le ménage. »

Nos conversations banales avec le facteur, l’employé de l’épicerie du coin et nos collègues de travail autour de la machine à café ont plus d’importance que l’on croit pour notre cerveau. Le « small talk », comme on l’appelle péjorativement, joue un rôle sur le plan cognitif.

« Ces conversations sont importantes pour la mémoire, parce qu’on raconte des choses aux gens, que ce soit un film ou une anecdote. Cela nous oblige à résumer et à structurer l’information. On reçoit également de nouvelles idées de l’extérieur, qu’il faut comprendre et intégrer. Cela crée un va-et-vient stimulant sur le plan cognitif. »

Télétravail, Zoom et Cie

Pour les étudiants, l’apprentissage via les visioconférences s’avère plus ardu, et pas seulement à cause du manque de motivation qu’il peut entraîner.

« Les étudiants ne sont pas du tout dans la même disposition mentale et physique pour apprendre. Tout est toujours pareil : ils ont le même problème que les gens en télétravail qui passent leur journée en réunions Zoom. Le contenu d’un cours chasse l’autre, et ils n’ont pas de périodes-tampons avec leurs collègues pour discuter de la matière, ils ne peuvent pas jouer au tennis intellectuel et valider leur compréhension. Ils prennent aussi moins de notes, sous prétexte que tout est enregistré. »

Heureusement, avec le retour progressif à la normale, ces effets négatifs sur la mémoire sont déjà en train de s’estomper, croit Isabelle Rouleau.

« Il faut sortir, voir des gens et s’activer. Je suis assez optimiste. » 

À voir en vidéo